La Sirène qui Fume

Benjamin Dierstein

Nouveau Monde - Avril 2018

Tags :  Thriller Roman d'enquête Crime organisé Trafic Corruption Flic France Années 2010 Plus de 400 pages

Edition originale

Un avis personnel...

Publié le : 29 mars 2025

Recommandé Mars 2011, à Paris, au cœur de la nuit, à la sortie d’un club des quartiers huppés, deux femmes sont abattues.
Christian Kertesz, flic de la BRP (répression du proxénétisme), anciennement aux stups, version bad boy. Sans doute alcoolique, séparé de sa femme depuis trois ans mais rêvant toujours d’elle, solitaire et parfois violent, tendance hard-boiled, option borderline, et s’exprimant, singulièrement, à la deuxième personne.
Un autre flic, un idéaliste celui-là, en quête de justice absolue, vient de poser ses cartons à Paris. Gabriel Prigent arrive de Rennes avec femme (Isabelle) et enfant (Élise), et sa collection de théories politiques écrites au fil des siècles par les plus grands penseurs, pour intégrer le fameux 36 et le groupe du commandant Franck Beauvais. Droit comme un i, il s’exprime à la première personne.

Un héros, un antihéros, les deux faces d’une même police. Deux « bons » flics, mais pas les mêmes méthodes.
Kertesz faisait office de bras armé dans les magouilles du commandant Morroni, désormais en retraite, et que vient justement remplacer Prigent. Corruption, rackets, personne n’a jamais pu coincer le vieux flic même si ses accointances avec la mafia corse étaient connues de tous.
Avec son passif rennais (il a balancé un collègue corrompu), et parmi les anciens camarades de Morroni, Prigent va devoir, malgré toutes les réticences, se faire une place.

Dès l’entame, la tension est évidente entre ces deux flics dont on va suivre les « aventures » ; poisseuses chez l’un, tranchantes chez l’autre. Palpables et savamment entretenues. Benjamin Dierstein distille les informations avec parcimonie, construit ses personnages par petites touches précises qui en définissent assez clairement les contours. On entame un premier roman, mais comme l’écrit Caryl Férey dans sa préface, on a l’impression d’avoir affaire à un vieux briscard. La maîtrise est indiscutable et, au fil des pages, on a toujours envie d’en savoir un peu plus.

Les deux flics sont confrontés sans le savoir à la même affaire.
Kertesz cherche en sous-main, pour rendre service à quelque famille de la bourgeoisie parisienne au bras long, leur fille fugueuse de seize ans, Lolita trop gâtée en rupture avec ses parents et qui s’est transformée en escort girl de luxe. Plus de nouvelles depuis une quinzaine, mais dans ces milieux-là, pas question d’ébruiter l’affaire ; on agit en toute discrétion, en « allongeant » le bras.
Prigent se retrouve avec deux cadavres de femmes sur les bras, retrouvés dans un sale état au fond de l’eau, du côté de Saint-Ouen. Une femme mûre et une jeune fille abattues d’une balle dans la tête. Cette dernière lui rappelant forcément, s’il en était besoin, que sa propre fille figure sur les avis de recherche présents dans tous les commissariats de France depuis bientôt cinq ans.

Il est question de grande bourgeoisie parisienne, avec en fond — nous sommes en mars 2011 — un contexte politique qui s’esquisse peu à peu. Les élections présidentielles approchent. Strauss-Kahn est le grand favori, Hollande est en embuscade et Sarkozy encore au pouvoir. S’il est bien présent, il reste cependant diffus tout au long du récit, prenant matière dans la toile de fond au hasard des déplacements des protagonistes (quelle belle trouvaille). L’autoradio étant allumé, les dépêches d’actualité s’égrainent au fil des trajets, inscrivant dès lors le récit dans une époque, une réalité plus concrète. Guéant est à l’intérieur, Dupont de Ligonnès en fuite, Gbagbo a perdu le pouvoir... Et le fameux cercle Wagram où se matérialise la compromission des édiles politiques, de quelques pontes de la police et de la grande truanderie installée à Paris commence à trembler sur ses bases ; les Corses sont en guerre...

La manière de traiter l’univers policier qu’utilise Benjamin Dierstein n’est pas sans rappeler celle d’Olivier Marchal au cinéma, mais aussi celle de DOA dans certains de ses romans, ou encore de François Médéline. La tambouille qui se mitonne dans les entrailles du 36 quai des Orfèvres se fait à partir d’ingrédients plus ou moins secrets, à l’abri des alcôves et à la limite de la légalité. Ces « grands » flics, à trop côtoyer ceux qu’ils pourchassent, en épousent pour certains, par porosité, les mauvaises habitudes. Et ce ne sont pas les cadavres dans les placards, plus ou moins vivants, qu’ils traînent derrière eux qui pourront affirmer le contraire. Kertesz a glissé de ce côté-là, naviguant sur le fil, à la limite de la folie et de l’auto-destruction.
Prigent n’est pas en reste, mais pour lui la bataille se situe dans la poursuite d’un idéal de justice. Il croit dur comme fer au « droit dans ses bottes » tout en étant miné par sa propre culpabilité dans la disparition de l’une de ses filles. Il est des obsessions cruelles.

L’argent et le pouvoir, le vice de tous les hommes. Bienvenue au 36, capitaine

La narration, alternant entre le « je » de Prigent et le « tu » de Kertesz, est parfaitement maîtrisée. L’écriture est tendue, la phase hachée, réduite parfois à sa plus simple expression (à n’en pas douter l’auteur a dû passer quelques heures à bien lire Ellroy), ou s’allongeant ailleurs à l’infini jusqu’à manquer de respiration, mais l’ensemble fonctionne à merveille, emportant le lecteur dans un flow rageur et une intrigue qui se développe à bon rythme, sans jamais lasser, sans jamais s’essouffler. Si vous avez déjà fait une descente en rafting, vous me comprendrez : confiance totale dans le pilote, mais p... ça secoue bien quand même. L’univers est sombre, on s’en doute, et le trafic d’êtres humains, la prostitution, la pédocriminalité dont il est question et ses prolongements dans les milieux politiques, offrent un contexte bien poisseux dans lequel peuvent se « vautrer » les deux personnages principaux, chacun à leur manière. C’est brutal, mais foutrement bien fait.


Vous avez aimé...

Quelques pistes à explorer, ou pas...

À certains égards — un premier roman, un engagement total, une maîtrise impressionnante — La Sirène qui Fume m’a rappelé l’impact du premier volet de la série Millenium, Les Hommes qui n'Aimaient pas les Femmes (2006), de Stieg Larsson.

Le début...

Les dix premières lignes...

Dimanche 13 mars 2011
Paris, IXe.
Minuit.

Le long d’un trottoir, une BMW Série 7, tous feux éteints. Un homme attend au volant.
Cent mètres devant, une Renault Espace III, garée à l’angle de Clichy et Fromentin. L’enseigne du Bunny Bar martèle la rue à grands coups de flashes rose fluo. Une jeune fille sort de l’établissement. Talons hauts, jupe rouge, blouson en cuir vert.
Dans la Renault, une femme lui fait signe. La fille allume une cigarette sur le perron, cligne de l’œil, tire quelques taffes. Puis l’écrase sur le trottoir et rejoint la femme.
La Renault démarre, la BMW suit. Direction place de Clichy, puis virage à gauche. La BMW suit.
Virage à droite, traversée du périph, deux virages à gauche, puis à droite, et à gauche à nouveau. La BMW suit.
Un petit parking sombre, perdu au milieu des Docks de Saint-Ouen : hangars, grues, terrains vagues, immeubles en construction. La Renault se gare, puis éteint ses feux. La BMW suit, feux éteints.
Obscurité totale. La BMW avance à tâtons, cherche sa proie dans le noir.
Une lumière qui s’allume : l’intérieur de la Renault. La femme et la fille sont toujours à l’avant.


La fin...

Quatrième de couverture...

Mars 2011. La campagne présidentielle bat son plein, plus d’un an avant les élections. Le capitaine Gabriel Prigent débarque à la brigade criminelle de Paris après avoir vécu un drame à Rennes. Obsédé par l’éthique, il croise sur son chemin le lieutenant Christian Kertesz de la brigade de répression du proxénétisme, compromis avec la mafia corse et tourmenté par un amour perdu.
Alors qu’éclate une sordide histoire d’assassinats de prostituées mineures, ils plongent tous les deux dans une affaire qui rapidement les dépasse, entraînant dans leur chute une ribambelle d’hommes et de femmes qui cherchent à sauver leur peau – flics dépressifs, politiciens salaces, médecins corrompus, gangsters imprévisibles et macs tortionnaires.
Poursuivis par leurs propres obsessions et les fantômes qui les hantent, Prigent et Kertesz vont se livrer un duel sans merci, au cœur de la barbarie et des faux-semblants du monde contemporain.


L'auteur(e)...

Sa trombine... et sa bio en lien...

Benjamin Dierstein










Edition(s)...

Informations au survol de l'image...

Réédition Réédition poche Réédition poche

Du même auteur...

Bibliographie non exhaustive... Seuls sont indiqués ici les ouvrages chroniqués sur le site.

Un Dernier Ballon pour la Route