Les Arènes - Mars 2021
Tags : Roman noir Polar rural Comédie Quidam France profonde Années 2020 Populaire Plus de 400 pages
Publié le : 23 février 2025
J’ai beau tenter de rester au courant à propos des nouveaux auteurs qui émergent dans le paysage du polar et du roman noir français, il m’arrive parfois de rater le coche et d’avoir quelques loupés. Heureusement, il n’est jamais trop tard pour rattraper ses erreurs. C’est donc suite à la lecture d’un court extrait de sa prose qui m’a interpellé que je me suis plongé, avec un peu de retard, dans un premier roman de Benjamin Dierstein.
Freddie et son pote Didier sont à la recherche d’une jeune fille. C’est un début comme un autre, mais très vite l’ambiance se place au ras du caniveau. On est au fond du trou, dans une atmosphère passablement alcoolisée, et au milieu de personnages qui ont dépassé depuis un bail la lisière de la bonne société.
Freddie a été flic, puis s’est fait virer pour faute grave. Quant à Didier, il est revenu de l’armée avec un coup dans le casque et des capacités amoindries. Ne lui restent sur ses cent quarante kilos et quelques réflexes primaires.
Huit ans que Freddie courrait partout après Romane, la fille de son pote Virgile, et c’est finalement séquestrée par son souffre-douleur de la même époque, Jérôme Hinaut, qu’il la retrouvait enfin. La libérer s’est fait entre deux cuites, dans un accès de violence. Ne restait qu’à ramener la fifille à son père, et rejoindre par la même occasion le village de son enfance et tous ces souvenirs enfouis.
Pour tout dire, ce ne sont pas une gamine qu’ils ont récupérée, mais deux : Romane, la petite rousse qui ne parle qu’aux animaux et dessine des scènes d’horreur sur son calepin, et Lily-Prune sa copine au walkman. Et puis, avec leur Supercinq, ils n’arrivent plus à sortir de cette immense zone commerciale qui a remplacé la ville d’antan. Un vrai cauchemar…
Rares sont les auteurs qui savent vous embarquer en quelques pages. Benjamin Dierstein est de ceux-là. Il ne cherche ni à séduire ni à convaincre, il propose. Et qui m’aime me suive !
J’ai tout aimé, de la première à la dernière goutte (et elles sont plutôt nombreuses).
L’univers dans lequel on pénètre est foutraque, passablement déjanté et fortement alcoolisé. La première partie du roman s’apparente à une sorte de road polar dans lequel on suit les pérégrinations du couple Freddie / Didier qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, celui de Georges et Lennie dans Des Souris et des Hommes de Steinbeck. D’ailleurs, les influences ou références américaines sont omniprésentes ; on pense à Bukowski pour la franchise avinée, à Crumley pour l’amitié fantasque et la violence. Pour autant, c’est bien de la France dont il s’agit, de la France des ronds-points, périphérique, oubliée, abandonnée, rendue dans une hallucinante série de scènes à l’absurdité féroce où nos deux compères sont dans l’impossibilité de quitter une trop grande zone commerciale. Un véritable bijou.
Les personnages de Benjamin Dierstein ne sont pas la lie da la société, mais ils en épousent les contours, les limites. La caméra, cruelle, est au ras du sol. Eux restent humains.
Vient alors le temps de remonter le temps, vers l’ouest, vers l’enfance, vers le Far West breton. Freddie retrouve le village qu’il a quitté il y a bien longtemps. Rien n’a changé, mais tout a changé. Il y a là comme une nostalgie de l’enfance qui a embelli les souvenirs et les histoires d’amours adolescentes. La réalité est brutale.
Brutale, mais déformée ; celle de Benjamin Dierstein : déjantée, excentrique, invraisemblable et logique à la fois, perchée à des hauteurs insoupçonnées, mais cohérentes.
Freddie retrouve un village sous influence. Il y a les « petits » d’un côté, les « grands » de l’autre. Propriétaires, investisseurs, vassaux, une féodalité éternelle revisitée.
L’humour, forcément noir, est de tous les instants, féroce, et malgré son apparence loufoque, Un Dernier Ballon pour la Route, au milieu des brumes, poursuit son chemin dans une intrigue qui ne se perd jamais et dans un crescendo de tension que ne renierait pas le meilleur scénariste de western.
À se demander d’ailleurs si une adaptation cinématographique ne serait pas bienvenue tant l’écriture est calibrée pour. Avec un Belge, bien farfelu, aux manettes.
Bref, ne boudez pas votre plaisir et accordez-vous cette parenthèse géniale, hors du temps, la tête dans les étoiles tout en gardant un ou deux doigts de pied sur terre.
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Déjà cités, James Crumley ou Charles Bukowski pour le côté américain, ou Carl Hiaassen. En France, des énergumènes comme Sébastien Gendron ou Francis Mizio. Et puis sans aucun doute les autres romans de Benjamin Dierstein.
Les dix premières lignes...
Alcool ! Parce que aucune grande histoire n’a commencé avec une salade. (Proverbe de bistrot)
La première chose que j’ai vue en sortant de la voiture, c’est deux gosses tout sales qui jouaient avec une vieille pelle rouillée et un cadavre de chien. J’avais à peine foutu les pieds dehors qu’ils me lançaient déjà des cailloux en me traitant de fils de pute. Le plus grand des deux faisait un bon mètre quarante de long comme de large, et le plus petit avait les dents si pourries qu’on aurait dit qu’il avait passé la nuit à grignoter une tronçonneuse. Ils avaient à peine dix ans et la peau déjà burinée par le soleil, les eaux stagnantes et la pollution, comme tous ces gamins de hippies que j’avais côtoyés quand j’avais leur âge.
La deuxième chose que j’ai vue en m’avançant vers eux, c’est les trois pitbulls attachés à une carcasse de 205, déchaînés comme une mer de tempête force douze, et qui aboyaient à l’unisson en me faisant comprendre que j’allais passer un sale quart d’heure si jamais les mioches s’amusaient à défaire le nœud de leurs laisses.
Quatrième de couverture...
Viré de l’armée, viré de la police, viré d’une boîte de sécurité privée, Freddie Morvan vivote de petits boulots. Pour rendre service à un ami, il se met sur la piste d’une enfant enlevée par des hippies. Avec Didier, qui manie aussi bien les bouteilles que les armes, Freddie parcourt la France jusqu’au village de son enfance.
Il y rencontre des propriétaires terriens mélancoliques, des apaches héroïnomanes, des chasseurs de primes asociaux, des clochards célestes, des fillettes qui parlent avec les loups, des chèvres dépressives, des barmaids alcooliques, des ouvriers rebelles, des trappeurs zoophiles, des veuves anarchistes, des médecins écervelés, des charlatans suicidaires, mais surtout des vaches mortes, beaucoup de vaches mortes.
Western de la France des PMU et des ronds-points, Un Dernier Ballon pour la Route est un roman drôle et désespérant, oscillant entre Bukowski, Crumley, Coluche et Debord, avec une bonne dose d’humour noir. Une révélation.
Sa trombine... et sa bio en lien...
Informations au survol de l'image...