James Crumley
Le Canard Siffleur Mexicain
Première édition : Gallimard / La Noire - Octobre 1994
un avis personnel...
Publié le 18 novembre 2008
Dix ans après Le Dernier Baiser, CW Sughrue est de retour à Meriwether. Détective privé quand le marché du divorce le permet, il est aussi barman à mi-temps ; et même à plein temps depuis que ses patrons sont partis vivre une lune de miel chacun de leur côté.
C'est d'ailleurs dans "son" bar qu'il retrouve Solomon Reinbolt, dit Solly, et qu'après avoir sacrifié un juke-box trop moderniste, ils partent tous deux en virée alcoolisée.
Reinbolt et Sughrue se sont connus durant la guerre du Vietnam, partageant quatre jours d'un raid vers l'horreur. Depuis, Solly est devenu avocat, un des meilleurs, et notamment celui des gros dealers de coke, avant de monter un cabinet à Meriwether.
Puis c'est la rencontre avec Norman l'Anormal — une histoire de poissons rouge à récupérer. Norman, chef d'un gang de motards dégénérés, pas recommandable pour un sou, est lui aussi un ancien du Vietnam, ce qui crée des liens.
Il a décidé de se marier, et comme il souhaite que sa mère soit présente à la cérémonie (même s'il ne l'a pas vue depuis sa "tendre" enfance), il engage Sughrue pour la retrouver. Malheureusement, il n'est pas seul sur la piste. Sarita Pinès, remariée depuis avec un gros bonnet mexicain est aussi recherchée par le FBI, la CIA, voire même quelques services secrets…
James Crumley annonce la couleur dès les premières pages de son roman. À peine Sughrue est-il remis en selle qu'il définit clairement ce qui va suivre :
En route vers la joyeuse confusion de l'obscurité et du rire.
Tout un programme… respecté à la lettre.
James Crumley organise un joyeux bordel étincelant, une déambulation post-romantique qui va mener Sughrue et sa bande à travers les Etats-Unis, les traversant de part en part du nord au sud, et retour. Montana, Wyoming, Colorado, Idaho, Nevada, Utah, Nouveau Mexique, tous sont au programme, tous ont des arrières goûts de western, de grande chevauchée. Bien sûr, le Combi Volkswagen a remplacé le cheval et il ne s'agit plus de conquête de l'Ouest, mais les décors restent inchangés.
Si l'intrigue du Canard Siffleur est parfois un peu compliquée (au point de s'y perdre par endroits), elle met en scène toute une brochette de vétérans du Vietnam liés par une amitié forte. Les événements traversés par ceux-là en ont fait une "classe" à part du reste de la population avec qui la "réconciliation" paraît impossible. Ils sont marqués à vie, dans leur corps, leur chair, leur esprit. Souvent, la drogue les accompagne :
De retour au campement, comme d'habitude lorsque la pression retombe, je me sentis mentalement survolté, et tentai avec les seules drogues que j'avais à portée de main de réaliser un savant dosage chimique dans le noir. Il ma fallut deux longues bouffées du pétard de jamaïcaine pour arriver enfin à respirer profondément sans faire d'hyperventilation. Puis le speed me calma comme un gamin trop nerveux. Une ligne de coke m'aiguisa les sens. Trois bières brûlèrent un peu d'adrénaline. Et la demi-douzaine de cigarettes d'un paquet acheté en revenant du camp satisfirent mon désir de mort.
La drogue… la maladie aussi, autant de séquelles. Crumley raconte aussi le Vietnam comme une école du crime à vaste échelle ; champ de bataille, mais aussi champ d'expérience pour l'organisation de trafics en tout genre. On ne se libère pas facilement de cette vie-là ; Sughrue et ses compères ne souhaitent, d'une certaine manière, que la retrouver.
Ainsi, leur quête de Sarita Pinès ressemble à cette vieille guerre. Ils s'y sont engagés jusqu'au cou mais ne savent pas vraiment après qui ils courent, contre qui ils se battent, ni, aujourd'hui comme hier, qui est "bon", qui est "méchant".
Allégorie noire bordélique et savoureuse, Le Canard Siffleur Mexicain est porté par le style flamboyant de James Crumley qui ne vous lâche pas une seconde, même perdu au fin fond du désert. Cet homme-là a la plume magique, celle qui délivre un souffle puissant qui glisse des montagnes du Montana jusqu'aux sables brûlants du Mexique. Impressionnant…
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Le Dernier Baiser, bien sûr, première aventure de CW Sughrue.
Sinon, pourquoi pas quelques détours avec Charles Bukowski, en compagnie des laissés-pour-compte du rêve américain…
les dix premières lignes...
Lorsque le train de marchandises de 3h12 pour Spokane arriva au croisement de East Meriwether, le conducteur donna un coup de sirène, et une longue plainte lugubre retentit dans l'air humide et neigeux de notre deuxième tempête de ce début d'automne dans le Montana occidental. Ça ressemblait vachement à la première note d'une balade de Hank Snow. Je retirai le chariot de sous le juke-box, et je branchai la rallonge. Au moment où je glissai un quarter dans la fente, la grosse machine rota, les tubes néons glougloutants scintillèrent délicatement dans la nuit, et la machine parut de camper plus solidement sur la voie ferrée (…)
quatrième de couverture...
Le Canard Siffleur Mexicain raconte la suite des aventures de Sughrue, le héros déglingué du Dernier Baiser, et marque surtout le retour, après dix ans d'absence, de James Crumley sur la scène romanesque.
Engagé par Norman l'Anormal, biker quinquagénaire et passablement usé par les excès, pour retrouver sa mère qu'il n'a pas vue depuis l'âge de six ans, Sughrue traverse les Etats-Unis et une partie du Mexique, en compagnie de deux vétérans du Vietnam (un flic atteint d'un cancer et un facteur alcoolique).
L'histoire baigne dans une atmosphère de fin de siècle ou du moins de fin d'époque : rockers dégénérés, scènes d'amour pathétiques, cocaïne triste qui n'est qu'un moyen lent et sûr de se suicider.
Roman forcené, portrait aigu d'une Amérique qui ne cesse de se dégrader depuis l'a^ge d'or des "sixties", Le Canard Siffleur Mexicain est sans doute le roman le plus fort et le plus noir de Crumley.
bio express...
James CrumleyJames Crumley est né au Texas en 1939.
Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l'armée, il devient professeur de composition littéraire. Il « visite » ainsi de nombreuses universités, il a la bougeotte et le métier de professeur ne lui convient pas.
Attiré par le poète Richard Hugo, comme d'autres écrivains de sa génération (Jim Welch, Bob Reid, Neil Mac Mahon, John A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana au milieu des années 60.
Il s'essaye à la poésie et l'écriture de nouvelles, et anime des ateliers d'écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d'autres...
En 1967, il écrit son premier roman, Un pour Marquer la Cadence (One to Count Cadence), qui n'est publié qu'en 1969. Sur fond de guerre du Vietnam, ce roman raconte une histoire d'amitié entre un sergent dur à cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite.
« Jamais de polar pur et dur mais des ouvrages où le suspense et l'intrigue servent avant tout à nous faire pénétrer au plus profond des questionnements humains sur le bien et le mal, la violence, la dépendance, le pouvoir. » , comme le dit Jean-Marie Wynants dans un article relatant la rencontre des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo avec la ville de Missoula et ses écrivains.
Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l'alcool coule à flot et où les écrivais sont une denrée incroyablement fréquente.
À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s'en « échapper » mais il finit toujours par y revenir.
« On s'y sent bien, alors on y reste, c'est tout. Cette ville m'a adopté. Il y fait bon vivre, niché entre les montagnes du Montana. Il y a de tout chez nous. Même un policier-écrivain, comme Robert Sioms Reid : c'est un bon gars... même s'il est flic ! » , dit-il dans une interview accordée à Guillaume Chérel et Hervé Delouche.
En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l'enseignement. Il n'est pas fait pour ça. En revanche, il a l'écriture dans le sang. Il en parle d'ailleurs comme d'une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel.
« En période d'écriture, je rêve de ce que j'écris toutes les nuits. Si je travaille trop longtemps, je plane littéralement parce que ça marche, alors je dépasse mes 4, 5 heures de travail quotidiennes. Ça peut aller jusqu'à 7 ou 8 heures. Mais après, je suis tellement excité que je ne peux plus dormir pendant 2 ou 3 jours. La sensation de ce trip dans l'écriture est géniale, j'adore ça. Mais après c'est terrible, très dur. Comme pour un camé en pleine descente. »
James Crumley décède dans sa soixante-huitième année, le 18 septembre 2008.
édition(s)...
Gallimard / La Noire
Octobre 1994
Folio
Février 1998
Folio Policier
Juillet 2001
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.
Le Dernier Baiser (Le Chien Ivre)
1980
Fausse Piste
1988
La Danse de l'Ours
1994
La Contrée Finale
2002
Folie Douce
2005
Les Serpents de la Frontière
2021

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