Lemmer, l'Invisible

Deon Meyer

Seuil Policiers - Octobre 2008 - Traduction (anglais) : Estelle Roudet

Tags :  Roman d'enquête Polar politique Polar social Quidam Afrique du Sud Années 2000 Plus de 400 pages


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Edition originale

Un avis personnel...

Publié le : 13 novembre 2008

Recommandé C'est Noël, il fait chaud. Lemmer fait quelques travaux dans sa maison quand son employeur, Jeannette Louw, le contacte pour un boulot. Lemmer est garde du corps, un "invisible" de l'agence de sécurité Body Armour qui adresse ses services aux industriels, au hommes d'affaires, aux politiques ou aux personnalités "people" :

Leurs ambassades leur avaient susurré dans de confidentiels rapports que le pays était assez stable pour y investir, mais que la sécurité dans les rues n'atteignait pas vraiment les standards occidentaux.

Pour l'heure, sa mission consiste à protéger une jeune femme, Emma Le Roux, qui a été récemment agressée à son domicile. À la tête d'une grosse fortune, consultante en marketing, orpheline, Emma a cru reconnaître à la télévision, quelques jours avant l'attaque dont elle a été victime, le portrait de son frère, disparu vingt ans plus tôt. Il serait lié à la mort de quelques trafiquants non loin d'un parc national. Ayant contacté la police locale, Emma a décidé d'aller enquêter sur place et sur les conseils d'un ami, a embauché un garde du corps pour l'accompagner. Lemmer…

Deon Meyer poursuit avec Lemmer, l'Invisible sa grande entreprise : dresser le portrait d'une Afrique du Sud en mouvement, en plein chambardement, un pays lointain aux mœurs particulières, mais où se jouent aussi des combats universels.
L'approche se fait ici du côté des riches Afrikaners dont Emma est la représentante. Non pas qu'elle concentre sur elle leurs caractéristiques, mais elle fait partie de cette famille, de ces envahisseurs Anglais, Hollandais, de ces travailleurs de force qui ont construit celle bulle blanche à la pointe de l'Afrique, la protégeant d'un infranchissable mur racial. Et on sait ce qu'il en est des murs…
Deon Meyer nous montre une aristocratie de parvenus dénués de toute culture :

La première chose qu'achète un riche Afrikaner, c'est de plus gros nichons pour sa femme. La deuxième chose, une paire de lunette de soleil hors de prix (avec le nom de la marque bien en vue) qu'il n'enlève que quand il fait totalement nuit. Cela lui sert à instaurer une première barrière entre les pauvres et lui. "Je peux te voir mais toi, tu ne peux plus.

Nous sommes toujours en ville, au Cap. Les personnages sont posés. Emma Le Roux et son "employé" Lemmer. Lui, de son côté, est un taiseux et, fort de son expérience, il s'est édicté quelques lois de vie dont les premières sont « ne pas s'impliquer » et « ne faire confiance à personne ». Un long voyage va cependant les contraindre à une promiscuité (l'habitacle d'une voiture) qui n'enchante guère Lemmer, plus habitué à protéger ses clients de loin, en invisible. Le couple hétéroclite quitte la ville et se dirige vers la région du parc Kruger, immense réserve animalière.
On ne devine même pas la couleur de la peau de Lemmer, ce qui en Afrique du Sud à tout de même son importance. Son métier de garde du corps en fait un observateur de l'environnement, et Deon Meyer, qui en fait son témoin privilégié, se garde bien de nous le préciser (au moins jusqu'à mi-roman). Lemmer observe, analyse en silence. Peu importe qu'il soit Noir ou Blanc.

C'est toujours la vieille Afrique du Sud. Non, ce n'est pas entièrement vrai. La mentalité de tout un chacun, Noirs et Blancs confondus, est toujours celle de l'ancien régime, mais tous les problèmes sont ceux de la nouvelle Afrique du Sud. Et cela contribue à un détestable mélange. Racisme et progrès, haine et coopération, suspicion et réconciliation… ces choses ne vont pas bien ensemble.

— Pourquoi y a-t-il encore tant de haine dans ce pays ? Quand est-ce qu'on va avancer ? Quand est-ce qu'on aura enfin oublié la race ou la couleur, ou ce qui est arrivé dans le passé, pour s'occuper simplement de ce qui est bien ou mal ?

Bientôt, c'est Jacobus, le frère disparu d'Emma qui entre dans la danse avec son histoire et le focus se fait bientôt sur les problèmes liés à l'environnement, à la préservation des espèces. Jacobus a disparu vingt ans plus tôt alors qu'il luttait, en tant que rangers, contre le trafic d'ivoire. Emma tente de retracer le parcours de l'homme qu'elle a vu à la télévision et de déterminer si celui-ci pourrait être son frère. Cette quête nous mène à le rencontre des écologistes et Deon Meyer laisse apparaître ce qui se joue là, dans toute sa complexité.
Il explique les motivations des défenseurs (Blancs) de la diversité animale face aux revendications territoriales des tribus (Noires) chassées lors de la naissance de l'Afrique du Sud, les spéculations immobilières qui s'installent entre les deux, et pose avec une grande précision quelques questions fondamentales comme comment expliquer aux pays pauvres qu'il faut sauvegarder une planète que les riches occidentaux ont pillé durant un siècle en toute impunité ; ceux-là même qui se préoccupent aujourd'hui de sauvegarde, ceux-là même qui veulent toujours dicter la bonne manière de faire à l'humanité toute entière. Et ne parlons même pas du tourisme…
Deon Meyer, grâce à l'œil vigilent de Lemmer, grâce à la quête d'Emma, expose, dissèque toute cette problématique. Jamais il ne juge, ne prends parti, s'en tenant aux règles édictées par Lemmer. Reste que le portrait est d'une précision implacable et donne longuement à réfléchir.

Et l'intrigue dans tout ça ? L'histoire ?...
Rassurez-vous, elle est au rendez-vous, fluide, captivante, tout comme le sont les personnages construits par Deon Meyer qui nous a habitués à des "sujets" particulièrement attachants.
Après une première partie qui se joue en parfaite chronologie, dans une linéarité exemplaire, le roman bascule. Lemmer enfreint la première de ses règles lorsque sa cliente, agressée une nouvelle fois, se retrouve plongée dans le coma. On apprend alors un personnage beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord lorsqu'il se met à raconter de manière poignante son enfance, sa vie, à une Emma figée sur son lit d'hôpital.
On pourrait penser à un stratagème, une figure de style — et ces passages, d'une certaine manière, en sont sûrement — mais ils sont à ce point maîtrisés qu'ils apparaissent comme une évidence, loin des clichés, et sans jamais rompre le fil du récit, s'intègrent à celui-ci en toute symbiose. Il y a une logique implacable dans l'enchaînement des événements orchestré par Deon Meyer.

Alors la violence va se mettre de la partie et Lemmer, comme avant lui Thobela (cf. Le Pic du Diable) va se lancer dans une croisade vengeresse qui aura, là encore, des prolongements insoupçonnés (je ne vais pas non plus tout vous raconter). C'est le temps de la tempête…

Deon Meyer, dans son récit, procède par cercles concentriques. Il explore et analyse méticuleusement tout l'environnement de l'intrigue qu'il propose plutôt que de foncer tête baissée, sans réfléchir, vers son but. Et il marque… On sort de son roman avec une image extrêmement précise et fouillée de ce qu'il veut nous montrer.
Quand à l'invisible, c'est aussi le spectateur, celui qui observe sans participer, celui que, par définition, on ne voit pas, qui n'est pas dans la vie mais seulement à sa périphérie, qui ne s'engage pas, n'a pas de convictions.
Lemmer était de ceux-là. Ce détour avec Emma, douloureux, avec Jacobus, au passage de la quarantaine, allait lui démontrer que ses propres règles, au fond égoïstes, ne fonctionnaient pas et qu'on ne pouvait rester éternellement "en dehors" sans prendre automatiquement la responsabilité du "laisser-aller".

« On ne devrait pas juger quelqu'un au nombre d'erreurs qu'il a commise dans sa vie, on devrait le juger en fonction de ce qu'il en a tiré comme leçon…

Un excellent roman que Lemmer, l'Invisible, limpide, sage, palpitant, intelligent, voire beaucoup plus que ça…


Vous avez aimé...

Quelques pistes à explorer, ou pas...

Chez Deon Meyer, c'est simple, tout est à lire. Il n'y a pas d'exception.

Vous pouvez compléter cette chronique en écoutant l'extrait de l'émission le Cercle Polar, animée par Michel Abescat, et diffusée chaque quinzaine sur le site de Télérama.



Le début...

Les dix premières lignes...

J'abattais la masse à un rythme indolent. On était jeudi, 25 décembre, juste après midi. Le mur épais opposait une résistance têtue. Chaque coup sourd faisait voler des éclats de brique et de ciment qui retombaient sur le plancher comme une pluie de shrapnel. Je sentais la sueur dégouliner sur mon visage et mon torse poussiéreux. On se serait cru dans un four, malgré les fenêtres ouvertes.
Entre deux coups de masse, j'entendis le téléphone sonner (…)


La fin...

Quatrième de couverture...

À la Body Armour, société de protection des puissants, les gorilles sont chargés d'intimider les malfaiteurs — les invisibles, qui ne paient pas de mine, étant des gardes du corps bien plus redoutables. Invisible, Lemmer a fait quatre ans de taule pour meurtre et tente de refaire sa vie lorsqu'on lui confie une nouvelle mission : protéger la belle et frêle Emma Le Roux, patronne d'un cabinet de consultants. Il va la voir et écoute son histoire.
Elle lui dit avoir vu son frère à la télé. Il est soupçonné d'avoir tué un sorcier et des braconniers dans la province de Mpumalanga et serait en fuite. Seul problème : ce frère est censé être mort depuis longtemps. Emma appelle la police et accepte l'idée qu'il s'agirait d'une erreur. Mais, deux jours plus tard, trois hommes essaient de la tuer. Lemmer, qui la prenait pour une folle, décide de l'aider dans son enquête. Qu'elle lui mente sûrement n'a plus d'importance : lui aussi veut savoir…


L'auteur(e)...

Sa trombine... et sa bio en lien...

Deon Meyer










Edition(s)...

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Réédition Réédition poche

Du même auteur...

Bibliographie non exhaustive... Seuls sont indiqués ici les ouvrages chroniqués sur le site.

Jusqu'au Dernier Les Soldats de l'Aube L'Ame du Chasseur Le Pic du Diable 13 Heures A la Trace