Jean Amila
Le Chien de Montargis
Première édition : Gallimard / Série Noire - Septembre 1983
un avis personnel...
Publié le 30 octobre 2007
Trois jours que Francis — P'tit Ciss — a commencé à bosser pour le chenil Courchaudin, spécialisé dans les dressage des chiens de défense... des personnes et des biens qui leur appartiennent. Là, il joue le rôle du pantin rembourré, autrement dit, du "Malfaiteur".
Mais si au départ Francis était plein de bonnes intentions, histoire de soulager Mémé Louisa qui l'élève, au bout de ces trois jours il en a ras la casquette de la gente canine. Fini le chenil !
Seulement voilà, à dix-sept ans, l'école derrière lui, il se doit de gagner sa croûte, et d'autant plus si le chômage guette. Dans ces cas-là, la famille, y a que ça de vrai, et Francis se retrouve dans le sud de la France, du côté de Saint-Raphaël, propulsé serveur dans le restaurant de la tante Lefauchois.
Oh, pas vraiment une sinécure, mais c'était mieux que rien :
On le faisait marner comme un sous-développé, on le banquait avec un élastique, et on lui bottait le train comme à un membre de la famille... Même les clébards étaient mieux soignés que lui dans cet immonde Bistrot des Félibres.
C'est là tout le problème... Dans cette gargote, il se voit contraint de coexister avec deux molosses, Dudule et Mimir, bien mieux traités que lui, ce qui ne fait que renforcer sa haine des chiens. Faut dire aussi que lorsque l'un des deux lui niaque un mollet et que c'est lui qu'on accuse de l'agresser n'est pas pour arranger les choses...
Une rencontre va éclairer son horizon : Lucette, la boniche du véto. Elle non plus n'apprécie pas trop les toutous et, ensemble, ils vont se lancer dans une campagne d'extermination des gentils Mirza, Azor et consorts...
Une seconde rencontre va donner des ailes à Francis. Celles des deux caïds qui squattent le fond du bar. Car au-dessus du restaurant existe un hôtel, avec des chambres. Mais jamais libres les chambres... Y a toujours des filles dedans, toujours les mêmes, et les deux gaillards qui sont là pour surveiller l'affaire. Petit à petit, Ciss va se faire accepter, puis se lier d'amitié. Il a la nette impression de tomber dans un vrai film de gangsters. Et ça n'est pas pour lui déplaire au p'tit gars...
Jean Amila retrouve ici sa figure préférée qui consiste à confronter un quidam à la société bien pensante. P'tit Ciss tient ce rôle à merveille, lui qui, du haut de ses dix-sept ans, ne souhaite que croquer la vie à pleine dents. Et voilà qu'il découvre, à ses dépens, que les chiens, ces "cons" de chiens, ces bons toutous, bien dressés, obéissant à n'importe quel ordre — tels des militaires — dès lors qu'il vient du maître, sont bien mieux traités que lui qui n'aspire qu'à un peu de liberté ! L'allégorie est évidente.
Reste que les chiens ne sont pas qu'un symbole sous la plume d'Amila : ils deviennent le révélateur d'une certaine nature humaine :
Donner dans le chien d'attaque, ou plus pudiquement de défense, ça voulait dire qu'on se mettait du côté des mémères salopes, des chasseurs demeurés et des feignassons galonnés. À moins d'avoir dévoré un môme vivant, le clébard était intouchable. Par contre, le connard qui risquait de s'y frotter avait droit aux foudres de la loi Grammont, brave général rien-foutant d'une lointaine république française.
Sûr que comme nombre de braves citoyens, le père Tonio, ami des bêtes, devenait féroce lorsqu'il s'agissait des gens. Ça, la Mémée le disait souvent à Montargis, sous forme de bon proverbe : "Qui aime les bêtes n'aime pas les gens !"
Le Chien de Montargis montre une nouvelle fois l'attachement de Jean Amila à l'individu. Sa plume est toujours aussi vive, avec cette gouaille au parfum de pavé luisant qui la caractérise.
Pas facile, en tout cas, d'être jeune au début des années quatre-vingts...
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Sur ce même sujet de la place des chiens dans notre société, ne manquez pas le roman de Sandrine Rousseau, Épluchures à la Lilloise, tout aussi savoureux.
Les temps changent, mais le reste, pas beaucoup...
les dix premières lignes...
On lui avait passé la vieille pelure matelassée qui tenait de l'affreux guignol. C'était en somme la tenue de combat.
Sur les houseaux de cuir, il fallait d'abord enfiler le pantalon à bretelles, trop grand, trop large. Et puis la vareuse épaisse et lourde, montant jusqu'au nez pour protéger la gorge. Enfin les moufles à armature et la casquette hideuse à demi déchiquetée qui emboîtait les oreilles.
— Tu as les flubes, p'tit gars ?
Oui, au moment d'affronter son premier fauve, Francis avait la trouille. Mais enfin, c'était ça ou le chômage (...)
quatrième de couverture...
Les belles âmes éprouvent une timide jouissance au récit d'hécatombes humaines, c'est admis. Mais qu'un petit mec s'amuse à cyanurer des clébards et il aura droit aux foudres des rombières "protectrices des animaux", soudain furibardes et vengeresses, très capables d'aller jusqu'au meurtre pour bien faire comprendre qu'on vit sous le règne du clebs-roi, à quatre ou a deux pattes.
bio express...
Jean AmilaJean Amila, de son vrai nom Jean Meckert, est né en 1910 à Paris. Après avoir déserté le foyer familial en compagnie d'une infirmière, son père est fusillé à la fin de la première guerre mondiale ; sa mère ne s'en remettra pas et sera internée durant deux ans. Lui sera alors placé dans un orphelinat où il complètera son éducation en dévorant les livres et en commençant à travailler dès l'âge de treize ans.
En 1939 il est mobilisé mais, après la débâcle, son régiment est immobilisé en Suisse. C'est là qu'il écrira son premier roman, Les Coups, publié par Gallimard en 1942. Il quitte alors son poste de fonctionnaire à la mairie de Paris et se consacre tout entier à la littérature. Le succès ne sera cependant pas au rendez-vous.
Remarqué néanmoins par les surréalistes, comme Raymond Queneau ou André Gide, il entre en 1950, à la demande de Georges Duhamel, à la Série Noire, alors réservée au roman noir américain. Suivront vingt et un romans...
En 1971, après un voyage en Océanie, il dénonce les essais nucléaires français, ce qui lui vaudra (semble-t-il, l'affaire n'a jamais vraiment été élucidée) un tabassage en règle dont il ressortira amnésique.
Après dix années de silence, il revient en 1981 avec Le Boucher des Hurlus.
Il décède en mars 1995 sans avoir connu de véritable reconnaissance au niveau du public mais ses œuvres (son œuvre) ne cessent d'être analysées et présentées. Un manuscrit inédit, datant des années quarante, est même paru cette année sous la signature de Jean Meckert : La Marche du Canon.
édition(s)...
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.
Y'a pas de Bon Dieu !
1950
Motus !
1953
La Bonne Tisane
1955
Jusqu'à Plus Soif
1962
Langes Radieux
1963
La Lune d'Omaha
1964
Pitié pour les Rats
1964
Noces de Soufre
1964
Les Fous de Hong-Kong
1969
Le Grillon Enragé
1970
Contest-Flic
1972
La Nef des Dingues
1972
Terminus Iéna
1973
Le Boucher des Hurlus
1982
Au Balcon d'Hiroshima
1985

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