Giorgio Scerbanenco
Vénus Privée
Première édition : Plon / Série Policière - 1967
un avis personnel...
Publié le 01 janvier 2006
Première enquête de Duca Lamberti, Vénus Privée nous plonge dans le monde de la prostitution "de luxe" et, pourtant, tout aussi sordide que les autres.
Duca Lamberti sort de prison où il a été envoyé pour fait d'euthanasie, il
n'est plus médecin bien sûr, il doit retrouver un travail et un statut
social.
Le commissaire Carrua, personnage gueulard et généreux que l'on aperçoit épisodiquement dans le roman, toujours de façon tonitruante, le recommande pour un travail assez spécial à un richissime monsieur Auseri. Celui-ci a un fils d'une vingtaine d'années, qui depuis un an s'enivre du matin au soir, sans
qu'aucune méthode ait pu l'en empêcher, de la plus douce à la plus
violente. Auseri veut que Duca soit le gardien de son fils, le
surveille continuellement pour l'empêcher de boire.
Mais bien vite, l'ancien médecin se rend compte que l'alcoolisme n'est qu'un
symptôme d'une maladie plus profonde : celle de l'âme. Le garçon
boit pour se détruire méthodiquement, et il est fort probable qu'il
essaiera de mettre fin à ses jours de manière encore plus radicale si
on ne va pas extraire le mal à la racine.
Duca entreprend alors de découvrir ce qui s'est passé un an auparavant, qui a provoqué le désespoir du jeune homme.
Et il tombe sur une histoire glauque et dégueulasse, racontée pourtant
avec très peu de violence effective. Une seule scène violente à la fin,
et encore racontée de manière elliptique, sans que cela en atténue
l'horreur.
Pas de descriptions sanguinolentes, pas fusillades éperdues ou de courses poursuites effrénées.
Si bien qu'au début du roman, on pourrait presque penser que tout ça est
anodin. Une femme s'est en apparence suicidée, d'accord, elle a
peut-être été un peu aidée, d'accord, elle avait fait juste avant des
photos nues singulièrement glauques, bon. Et puis ?
Mais l'écriture de Scerbanenco est si envoûtante que petit à petit elle met
à nu l'horreur de la situation sans jamais un mot plus haut que
l'autre, sans vulgarité ni cadavres dégoulinants.
On imagine ces jeunes femmes distinguées et cultivées mais sans le sou,
qui occasionnellement vendent leur corps pour gagner un peu d'argent,
"neuves" en langage de proxénète, abordées sournoisement et conviées à
faire des photos de nu dans une piaule sordide pour trente mille lires.
Démonstration d'une vérité inéluctable et terrible : aucune femme ne peut se prostituer indépendamment d'une organisation, la femme est marchandise
et pas question qu'elle dispose d'elle-même. Si elle est sur le
trottoir, elle doit être prise en main, et gare aux rebelles.
Celles qui n'en mourront pas se retrouveront défigurées à vie par les hommes
de main de la mafia, passés maîtres dans l'art de se faire respecter.
Laisser aller une femme balafrée de cette façon c'est presque une meilleure publicité qu'un assassinat. Les journaux en parlent, les filles ont peur : si elles ne se taisent pas, il leur arrivera la même chose.
En finissant Vénus Privée, qui se lit très vite et facilement, on peut avoir l'impression que ça s'est passé comme dans un rêve, qu'on a lu une histoire de plus, et voilà. Et puis on se retrouve habité par les images suggérées, par la violence sournoise tapie à chaque coin de rue, par toutes ces réflexions sur la prostitution.
- Le mal c'est le proxénétisme. Nous n'arriverons jamais à l'éliminer, mais, chaque fois qu'on rencontre un proxénète, il faut l'écraser.
Encore un apôtre décidé à écraser le mal ! Nous sommes deux croisés. Croyait-elle vraiment les écraser ? Mais que veux-tu écraser, ma douceur ? Plus on en écrase et plus il en revient. Oui, mais il faut peut-être les écraser quand même...
Et puis ce vague à l'âme des fins de polar, où l'on sait que le héros est
une sorte de Don Quichotte qui ne changera pas le monde.
Scerbanenco a la sagesse de nous laisser sur cette semi-victoire : avoir
écrasé quelques proxénètes, connaître des noms dans toute l'Italie,
espérer que la police pourra faire quelque chose et n'enterrera pas le
dossier au fond d'un tiroir parce que trop de gens importants sont
impliqués.
On n'est pas dupe, mais néanmoins reconnaissant de cette illusion de happy end, en toute lucidité...
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Vous pouvez continuer un bout de route avec le personnage de Duca Lamberti, dans À Tous les Râteliers, Les Enfants du Massacre et Les Milanais Tuent le Samedi.
Et puis dans une optique plus large, vous pouvez profiter de cette incursion dans le noir italien pour découvrir des auteurs plus récents et tout aussi fabuleux, comme Carlo Lucarelli ou Andrea G. Pinketts.
les dix premières lignes...
En trois années de prison, il avait appris à passer le temps de façon très
simple. Pendant les dix premières minutes, il avait fumé une cigarette
sans imaginer le moindre jeu mais, en jetant son mégot sur le gravier
de l'allée, il lui vint l'idée que le nombre de petits cailloux des
allées du jardin était un nombre fini. Même le nombre des grains de
sable de toutes les plages du monde pouvait être calculé ; si
grand qu'il fût c'était un nombre fini et c'est ainsi que, regardant à
terre, il commença à compter (...).
quatrième de couverture...
Promu ange gardien d'un jeune délinquant milliardaire, Duca Lamberti
tente de faire la lumière sur le suicide mystérieux de la petite amie
de son protégé et, chemin faisant, tombe sur une histoire infecte qui
évoque irrésistiblement l'affaire Montesi.
Avec cette Vénus Privée, Scerbanenco, en 1966, entrait au royaume des maîtres du roman noir.
bio express...
Giorgio ScerbanencoGiorgio Scerbanenco est né à Kiev en 1911, de mère italienne et de père ukrainien. Son père est fusillé par les bolcheviks et il est contraint de fuir avec sa mère qui décèdera à Rome peu de temps après. À l'âge de 16 ans, il émigre à Milan. Orphelin et sans argent, pour subsister, il travaille pour des journaux féminins, d'abord comme correcteur, puis comme auteur de nouvelles et de romans à l'eau de rose.
Il se tourne vers le polar dans les années 50, en écrivant d'abord des nouvelles. Puis il a l'idée de créer "un type de flic italien et non pas seulement une version gauchement italianisée d'un Spade ou d'un Maigret". C'est ainsi que naît Duca Lamberti, ancien médecin radié de l'ordre pour euthanasie, qui collabore avec la police dès sa sortie de prison dans le premier roman de la série Vénus Privée.
Quatre romans mettent en scène ce personnage et c'est avec eux que Scerbanenco atteint à la reconnaissance internationale. Il obtient le grand prix de littérature policière en 1968, pour À Tous les Râteliers (titre original : Tradittori di Tutti), second de la série des Duca Lamberti.
Scerbanenco est mort à 58 ans à Milan, alors qu'il commençait tout juste à atteindre à la renommée méritée de père du roman noir italien.
En 1996 en Italie a été créé un prix portant son nom, décerné au meilleur roman policier italien chaque année.
édition(s)...
Plon / Série Policière
1967
10/18 Gds Détectives
Mai 1988
Rivages / Noir
Octobre 2010
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.
A Tous les Rateliers
1968
Les Enfants du Massacre
1969
Péchés et Vertus
1992
Le Sable ne se Souvient pas
2003
Les Amants du Bord de Mer
2005

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