Jean Vautrin
A Bulletins Rouges
Première édition : Gallimard / Série Noire - Août 1973
un avis personnel...
Publié le 03 novembre 2006
1973, banlieue parisienne, ville nouvelle. Les Beuark, un bande de jeunes motards sont à pied d'œuvre : les élections approchent et rien de tel que de payer cinq loubards pour effrayer, voire tabasser, les colleurs d'affiche du camp adverse. Silence, Petit Boulot, Hifi, Pomme et leur chef, Beuark, y trouvent même un certain plaisir, à défaut d'une conscience politique dont ils n'ont que faire.
Lors d'une de leurs virées nocturnes et "punitives" – cerise sur le gâteau – ils tombent sur trois jeunes militantes du MLF en pleine session de revendication murale. Il s'approchent et finissent par entraîner l'une d'elle, Véronique, jusqu'au terrain vague qui borde le chantier en cours. L'affaire se serait sûrement terminée par un viol si le gardien, alerté par les bruits, n'était intervenu. Néanmoins, la conclusion de l'équipée est inattendue puisque c'est Véronique, la victime, qui assomme ce dernier devant les mâles éberlués...
1973. Autour de Paris, des villes-champignon poussent au soleil des trente glorieuses à l'agonie. On construit à tout va des barres hachélèmes où s'entassent les masses laborieuses. Parmi elles, quelques éléments rebelles, assoiffés d'une liberté qui se contente mal du béton et des plantes en pot. Montés sur leurs bolides à deux roues, les mauvais garçons, les Beuark, se la jouent équipée sauvage : "il est interdit d'interdire" scandait-on dans les rues il n'y a pas si longtemps. Mais les fenêtres ouvertes sur des espaces plus "grands" se sont refermées et la réalité a effacé la fiction. "En France, y a que les bourgeois pour faire la révolution". Alors on fait comme si...
Jean Vautrin, pour son premier roman, montre une jeunesse "énervée", trahie dans ses maigres espoirs, à la fois revendicative et résignée, mais toujours en quête d'absolu. Qu'il s'agisse des Beuark, ces gars des banlieues, de la classe ouvrière, qui se jouent l'illusion de la liberté la nuit pour oublier leurs mornes vies du jour ; qu'il s'agisse de Véronique et de ses comparses, étudiants bourgeois et militants qui flirtent avec la révolution perpétuelle, tous sont rattrapés par les personnels politiques qui, après les soubresauts de 68, ont repris les choses en main.
On pourrait penser le sujet grave et sérieux, mais ce serait oublier le parcours de Jean Vautrin, sa collaboration active avec Michel Audiard en tant que scénariste-dialoguiste, son plaisir à jouer avec la langue française, à la triturer, la torturer, jusqu'à la rendre vivante et fraiche. Son écriture est vive, tranchante, pleine d'une énergie débordante et communicative qui va à l'essentiel. Ainsi le portrait qu'il dresse d'une certaine banlieue, d'une certaine jeunesse, se situe-t-il à mi-chemin entre Orange Mécanique et Les Valseuses. Le tableau est noir, mais aussi empli de couleurs... Et déjà la classe politique, dans ses aspirations, en prend pour son grade :
— Tu sais petit, la politique, c'est un métier. Moi, une supposition que j'aie pas la politique, je suis un type foutu. D'accord, c'est saisonnier. Mais après tu te rattrapes. Et puis il y a les relations. (...)
— ... Et puis, tu fais travailler les autres. La politique, c'est un métier de chefs. Dans la vie, si t'es pas un chef, t'es un con.
Résolument politiquement incorrect...
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Quelques pistes à explorer, ou pas...
Vautrin montre la banlieue, Sarcelles, en 1973, et fait déjà un parallèle avec la classe politique. Trente ans plus tard, Thierry Jonquet se lance dans la même aventure (Ils sont votre Épouvante et vous êtes leur Crainte). Cette fois le tableau est encore plus sombre. Trente années de silences assoudissants séparent les deux "romans".
les dix premières lignes...
C'est pas difficile, ils l'ont ratée, leur ville moderne. Et toute leur grande ceinture parisienne idem. On est bien placés pour en parler. On y habite. C'est pas en plantant des conifères sur les toits des hachémèmes à onze étages d'altitude qu'on arrange le coup. Ils nous feront quand même pas prendre des thuyas pour la forêt vosgienne.
Tout se ressemble. Toujours la même rengaine. Un balcon pour faire sécher les couches des mômes. Un living meublé en suédois deuxième choix. La télé pour nous asphyxier. Une plante caoutchouc pour ne pas devenir dingues. Et des rues (...).
quatrième de couverture...
À bord de nos gros cubes, nous autres, les Beuark, on sème la panique dans nos cités-dortaoirs où les gens n'ont plus guère le temps de roupiller.
Boulot, bistrot, dodo... on est très occupés vu qu'on joue aux agents électoraux pour les prochaines législatives. Ça y va sec, la châtaigne, lors des séances d'affichage contre les adversaires. Mais c'est surtout pour le sport, parce que les convictions politiques, on s'en tape joyeusement.
Et même sans nous prendre au sérieux, on est efficaces, puisqu'il y a un mort en ballottage.
bio express...
Jean VautrinNé en 1933 en Meurthe et Moselle, Jean Herman, après des études secondaires à Auxerre, entre à l'IDHEC (Institut des Hautes Études Cinematographique) pour en sortir en 1955 et devenir lecteur de littérature pour l'université de Bombay tout en participant activement, par l'intermédiaire d'articles, aux fameux Cahiers du Cinéma. Homme aux multiples talents, il est également dessinateur humoristique, photographe, voire même traducteur pour, notamment, la version française d'un film de Satyajit Ray, Pathern Parnchali. Lors du passage de Roberto Rossellini en Inde – que lui annonce son ami François Truffaut – il profite de l'occasion pour devenir son assistant.
De retour en France, il travaillera également avec Jacques Rivette ou Vincente Minelli avant que la guerre d'Algérie ne le rattrape, comme tant d'autres, et lui fasse "découvrir" le cinéma des armées. Une fois démobilisé, il passe derrière la caméra, rencontre Raymond Queneau en l'adaptant au cinéma, puis réalise cinq longs métrages jusqu'en 1971, parmi lesquels Adieu l'Ami avec Alain Delon et Charles Bronson.
C'est en 1972 qu'il apparaît pour la première fois sous le pseudonyme de Jean Vautrin – un choix pas tout à fait anodin puisqu'il rappelle un des premiers personnages homosexuels de la littérature française dans Le Père Goriot de Balzac – en se lançant dans une autre forme d'écriture : le polar. À Bulletins Rouges paraît en 1973 dans la célèbre Série Noire ; suivront Billy Ze Kick, Bloody Mary et bien d'autres...
Parallèlement, il poursuit une carrière de scénariste-dialoguiste qui le verra travailler de nombreuses fois en compagnie, entre autres, de Michel Audiard : Le Grand Escogriffe, Flic ou Voyou, Le Guignolo, Garde à Vue, Canicule (d'après son propre roman).
Se rapprochant de la littérature blanche, il obtient en 1989 le prix Goncourt pour Un Grand Pas vers le Bon Dieu et en 1999 le prix Louis Guilloux pour l'ensemble de son œuvre à l'occasion de la parution de son roman Le Cri du Peuple qui sera plus tard adapté en bandes dessinées par Tardi.
Pour finir, il est le créateur, avec Dan Franck, du personnage de Boro, reporter photographe, qui renoue avec la grande tradition de la littérature d'aventure.
édition(s)...
Gallimard / Série Noire
Août 1973
Gallimard / Série Noire
Mars 1997
Carré Noir
Février 1980
Folio Policier
Juillet 2006
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.



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