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James Crumley

Les Serpents de la Frontière

Couverture

Première édition : Gallmeister - Novembre 2021

Tags : Roman noir Road Polar Vengeance Détective privé Etats Unis Années 1990 Plus de 400 pages

Couverture

un avis personnel...

Publié le 23 décembre 2023

RecommandéOn entame l’affaire, comme il se doit, par une belle bagarre de saloon. Milo est à El Paso, sur son trente-et-un, tranquille devant sa première bière depuis dix ans lorsqu’un jeune olibrius local vient troubler sa réconciliation avec la bouteille. Un abruti, il pourrait gérer, mais quand ses deux colosses de frères interviennent, ça fait beaucoup pour un seul homme. D’autant que Milo n’a pas encore pu mettre la main sur son pote C. W. Sughrue. K.O. assuré, et bien le bonjour de la famille Soames : « Moitié flics, moitié escrocs, moitié tarés ».
Trois semaines plus tard, Milo déniche enfin Sughrue, 300 km à l’est, au milieu du Texas, dans un coin perdu du nom de Fairbairn, marié à Whitney et grand-père adoptif et attentif de Lester, le fils de sa fille décédée…

Je l’ai épousé pour qu’il ne meure pas, dit-elle comme une femme qui savait de quoi elle parlait, mais je n’arrive pas à faire en sorte qu’il vive.

James Crumley commence par retracer le contexte de l’amitié mouvementée qui lie ses deux personnages fétiches, et c’est un plaisir jouissif de retrouver les deux grognards, leur amitié virile et le style ciselé au parfum de testostérone si particulier qui est une des caractéristiques de l’auteur.
Reste que Sughrue est en mauvaise posture. Après avoir échappé de peu à la mort — sa survie ne tenant qu’à un percuteur défectueux — il est en cavale et se cache de ceux qui en veulent toujours à sa vie, les fameux serpents de la frontière, un gang de trafiquants aux méthodes particulièrement brutales. Milo, le spécialiste de la traque des disparus, lui propose de les retrouver et de régler le problème définitivement, mais pour ça, il a besoin de l’entière attention de son collègue, pas de quelqu’un à l’esprit embrumé par une femme et un gosse.

Seuls les hommes qui en ont fini avec leur famille peuvent se permettre de jouer à La Horde Sauvage.

Mais pourquoi Milo s’est-il mis sur la piste de Sughrue ? Pour requérir son aide bien sûr. Il est à la recherche du banquier qui a dévalisé l’héritage laissé par son père, une somme rondelette bloquée dans un fonds d’investissement jusqu’à son cinquante-troisième anniversaire et dont il n’a récupéré que quelques broutilles ; suffisamment toutefois pour le traquer tranquillement durant un certain temps sans se soucier des contingences matérielles. Et il compte bien, après l’avoir retrouvé, le faire beaucoup souffrir…

Les gens qui disent du mal de la vengeance n’ont jamais rien perdu d’important.

Malgré leurs airs bravaches, nos deux compères sont conscients de leurs relatives faiblesses. L’horloge tourne, pour tout le monde. Les échanges sont emprunts d’une forme de gravité, de solennité, sous une grosse couche de pudeur alcoolisée. Ils savent tous deux que ce pourrait être leur dernière sortie.
Pour le reste, après une mise en place simple mais efficace et une fois les wagons bien alignés, le train est lancé, et c’est un convoi à l’américaine qui file sur les rails, puissant, inarrêtable, un TGV boosté aux hormones, à l’alcool, au sexe et aux drogues diverses et variées (toujours avec modération bien sûr). La recette est immuable et efficace, portée par un style vigoureux. Et plus leurs ennemis se font retors, cruels, vicelards, plus le duo Milo-Sughrue se sent dans son élément.
James Crumley a de l’imagination à revendre et une réserve de personnages secondaires inépuisables qu’il sait décrire magistralement à l’aide d’images particulièrement parlantes :

Carver de Longchampe avait l’air mort. Ou mourant. Son visage boursouflé flottait au-dessus d’un corps qui ressemblait à un gros tas de purée de pommes de terre couvert d’un costume blanc naguère onéreux et naguère élégant qui aurait pu couvrir un petit camion, et qui semblait avoir été récupéré au fond d’un tas de compost. Sa voix grave et grondante avait été rendue plus râpeuse encore par le bourbon bon marché qu’il cachait dans un sac en papier posé sur ses genoux, ainsi que par des années passées à fumer les Gitanes qui avaient transformé ses gros doigts en de petits tubercules récoltés dans la terre d’un cimetière. Ses grands yeux marron, aussi tristes que des prunes dans un bol de porridge, brillaient d’un savoir secret et pétillaient d’intelligence. Quand il souriait, vous aviez envie de rire.

Il fait preuve de la même intransigeance pour la construction de son intrigue, touffue, inextricable, parfois au point d’égarer son lecteur dans des circonvolutions hasardeuses, mais il sait où il va, où il nous emmène. La rencontre de ses deux privés emblématiques ne pouvait être qu’explosive et le résultat est à la hauteur des espérances pour qui avait déjà eu le privilège de croiser leur chemin.
Dans la première partie du récit, Milo est aux commandes et intervient en tant que narrateur jusqu’à frôler la mort en éliminant une partie des dealers qui s’en étaient pris à son pote.

Milo pousse un grognement. Je vois à la voussure de ses épaules qu’il éprouve lui aussi le sentiment d’avoir été chassé presque jusqu’à l’extinction de sa race. Il n’est plus lui-même depuis cette nuit-là.

Sughrue reprend alors la main dans un second temps. L’heure est venue de s’occuper aussi du banquier indélicat.
L’alternance se poursuivra jusqu’au terme de cette aventure aussi mouvementée qu’emberlificotée, qui sillonne le Texas et la Californie tout en lorgnant sur la frontière avec le Mexique, donnant l’occasion à nos deux héros de se confronter durement avec la réalité lorsqu’ils sont à l’arrêt, mais aussi de porter un regard sur leurs parcours respectifs, leurs valeurs, leur avenir, quand ils se déplacent, et voient, avec une certaine désillusion, le monde qui était le leur disparaître.

À noter que les éditions Gallmeister se sont attelées à une nouvelle traduction de l’intégrale des romans de James Crumley, confiée aux bons soins de Jacques Mailhos. Elles s’inscrivent ainsi dans un mouvement débuté il y a quelques années (et qui perdure aujourd’hui encore) tendant à redonner aux fleurons de la littérature noire américaine toute leur splendeur. On peut ainsi (re) découvrir Jim Thompson, Raymond Chandler, entre autres, dépoussiérés des caviardages trop fréquents à l’époque de leurs premières parutions en France. Et c’est tant mieux…



vous avez aimé...

Quelques pistes à explorer, ou pas...

Sans avoir eu véritablement l’occasion de pouvoir comparer les différentes traductions, on peut tout de même souligner le travail de Jacques Mailhos dans cet exercice toujours périlleux. Et donc, après cette aventure qui lie les deux privés emblématiques de James Crumley, on peut aussi se payer le luxe de les suivre individuellement dans leurs autres périlleux voyages. Dépaysement garanti !

les dix premières lignes...

Alors que nous descendions de l’appareil, les balises lumineuses automatiques de la piste s’éteignirent, nous laissant dans la douce nuit noire du désert qui entourait le petit aérodrome.
— Castillo, Texas, marmonna le pilote d’une voix nerveuse en ôtant les lunettes de soleil qu’il portait toujours pour les vols de nuit. Bordel, mais qui peut vivre ici ?
— Des mojados — ce que vous autres gringos appelez des pue-la-sueur —, trois variétés de passeurs de drogue, six races différentes de chiens de garde de l’ordre public, et toutes les espèces de criminels jamais imaginées, répondit le guide d’un ton morne.
— Et là-bas ? dit le pilote en agitant ses lunettes en direction des bavures de lumières floues que l’on apercevait de l’autre côté du Rio Grande.
— À Enojada ? dit le guide, émerveillé. Les serpents de la frontière, mec.
— C’est qui, ça ?
— Merde, mec, dit-il après un long silence, personne sait qui c’est. Et je connais pas un seul humain doté d’un tant soit peu de putain de bon sens qui en ait quoi que ce soit à foutre…

quatrième de couverture...

Cela fait des années que Milo a arrêté de boire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne lui a pas réussi. Dépossédé de son héritage par un escroc, il finit par débusquer son vieux pote Sughrue au fin fond du Texas. Le plan est simple : à eux deux, ils vont mettre à profit leur expérience d’enquêteurs peu conventionnels pour retrouver l’escroc et rendre une justice exemplaire. Accessoirement, Milo entend « arrêter d’arrêter » les substances déconseillées pour la santé. Mais Sughrue a lui aussi quelque chose à demander. Toujours incontrôlable, il s’est mis à dos une bande sacrément dangereuse, les « serpents de la frontière ». Des serpents connus pour ne pas faire de quartier. Sauf que Sughrue n’a pas le sens de la mesure, et puisque Milo est là…

Les deux héros de James Crumley conjuguent leurs fulgurances et leur folie dans une quête qui les entraîne au cœur des déserts du Mexique.

bio express...

James Crumley James CrumleyJames Crumley est né au Texas en 1939.
Après y avoir fait ses études et servi pendant deux ans dans l'armée, il devient professeur de composition littéraire. Il « visite » ainsi de nombreuses universités, il a la bougeotte et le métier de professeur ne lui convient pas.
Attiré par le poète Richard Hugo, comme d'autres écrivains de sa génération (Jim Welch, Bob Reid, Neil Mac Mahon, John A. Jackson), il débarque à Missoula, Montana au milieu des années 60.

Il s'essaye à la poésie et l'écriture de nouvelles, et anime des ateliers d'écriture en compagnie de Richard Hugo, James Lee Burke et d'autres...
En 1967, il écrit son premier roman, Un pour Marquer la Cadence (One to Count Cadence), qui n'est publié qu'en 1969. Sur fond de guerre du Vietnam, ce roman raconte une histoire d'amitié entre un sergent dur à cuire et un soldat gauchiste. Crumley met déjà le pied dans le roman noir, genre dans lequel il excellera par la suite.
« Jamais de polar pur et dur mais des ouvrages où le suspense et l'intrigue servent avant tout à nous faire pénétrer au plus profond des questionnements humains sur le bien et le mal, la violence, la dépendance, le pouvoir. » , comme le dit Jean-Marie Wynants dans un article relatant la rencontre des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo avec la ville de Missoula et ses écrivains.

Crumley est terriblement ancré à Missoula, comme tous les autres écrivains du coin. Missoula est leur coin de paradis, un paradis où règnent tolérance, bonne humeur, où l'alcool coule à flot et où les écrivais sont une denrée incroyablement fréquente.
À Missoula, tout le monde écrit. Au milieu des montagnes, dans cette ville de 50 000 habitants, Crumley reste donc. Il essaye bien parfois de s'en « échapper » mais il finit toujours par y revenir.
« On s'y sent bien, alors on y reste, c'est tout. Cette ville m'a adopté. Il y fait bon vivre, niché entre les montagnes du Montana. Il y a de tout chez nous. Même un policier-écrivain, comme Robert Sioms Reid : c'est un bon gars... même s'il est flic ! » , dit-il dans une interview accordée à Guillaume Chérel et Hervé Delouche.

En 1966, peu de temps après son arrivée à Missoula, il laisse définitivement tomber l'enseignement. Il n'est pas fait pour ça. En revanche, il a l'écriture dans le sang. Il en parle d'ailleurs comme d'une drogue, quelque chose de vital et quasi obsessionnel.
« En période d'écriture, je rêve de ce que j'écris toutes les nuits. Si je travaille trop longtemps, je plane littéralement parce que ça marche, alors je dépasse mes 4, 5 heures de travail quotidiennes. Ça peut aller jusqu'à 7 ou 8 heures. Mais après, je suis tellement excité que je ne peux plus dormir pendant 2 ou 3 jours. La sensation de ce trip dans l'écriture est géniale, j'adore ça. Mais après c'est terrible, très dur. Comme pour un camé en pleine descente. »

James Crumley décède dans sa soixante-huitième année, le 18 septembre 2008.

édition(s)...

Gallimard / La Noire - Mai 1997 Gallimard / La Noire
Mai 1997
Gallmeister - Novembre 2021 Gallmeister
Novembre 2021
Folio Policier - Mars 2000 Folio Policier
Mars 2000
Gallmeister - Octobre 2023 Gallmeister
Octobre 2023

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Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.

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1980
Fausse PisteFausse Piste
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