Léo Malet
La Vie est Dégueulasse
Première édition : S.E.P.E. - Février 1948
un avis personnel...
Publié le 07 novembre 2009
Une chronique de Jérôme Jukal.
Ça commence par un braquage. Un braquage pour une bonne cause. À la Robin des Bois. Un braquage pour permettre à un mouvement de grève de continuer, pour financer une petite révolte et mettre à mal un certain pouvoir en place. Un peu d’anarchie. Mais même l’anarchie, les grèves, ne supportent pas forcément la violence, qu’on butte un employé d’une société de convoyage de fonds. C’est ce que va apprendre le narrateur de l’histoire à ses dépends.
Mais il est trop tard, il y a pris goût, lui, à la violence. À l’illégalité. Et il va s’y enfoncer, tout en justifiant ses gestes, y trouvant une raison d’être. Sa philosophie va évoluer.
Si je connaissais l’endroit du globe d’où on peut contempler l’univers, j’y courrais, ficherais un pieu en terre, m’y pendrais et me précipiterais dans le vide, entraînant le monde dans ma chute… Il y avait encore le système du tunnel, percé d’un pôle à l’autre, dans les entrailles de la terre, qu’on bourre de dynamite… Tout ça, c’était de la poésie. Mieux valait les buter en détail.
Avec ce roman noir avant l’heure, Léo Malet dresse le portrait d’un petit malfrat épris de certains idéaux qu’il va détourner, qu’il va accaparer pour la seule bonne cause qui compte, la sienne. Il va se donner l’anarchie comme excuse et va en faire l’instrument de son propre règlement de compte avec une société dans laquelle il ne se reconnaît pas, à laquelle il ne veut pas appartenir. Une société dont il ne pourra pas vraiment s’affranchir puisqu’il en est issu, qu’il y a encore quelques attaches. La violence, le jusqu’au-boutisme, lui deviennent difficile au fur et à mesure qu’il réalise qu’il a adopté l’anarchie pour de mauvaises raisons, ou en tout cas, qu’il aura du mal à s’y tenir. Qu’il ne pourra aller au bout de son engagement…
C’est un roman particulièrement sombre que nous offre le père de Nestor Burma, un roman qui n’embellit pas notre chère société, qui ne lui fait pas de cadeau. Un roman qui nous dit que cette bonne société fabrique des êtres particulièrement perdus quand ils ne parviennent pas à s’y inscrire, quand ils ne parviennent pas à oublier les abîmes qu’elle a engendrés au plus profond de chacun.
Dans un style populaire, apparemment simple, Malet nous offre un roman noir impressionnant, sans concession, qui montre que ce genre existe bel et bien en France et qu’il n’a rien à envier aux autres. Qu’il ne les a pas attendus.
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Quelques pistes à explorer, ou pas...
Les autres grands auteurs dans le genre, le Robin Cook de Quelque Chose de Pourri au Royaume d'Angleterre ou de sa série sur l’Usine, le David Peace du Red Riding Quartet ou même le James Ellroy du quatuor de Los Angeles, de Brown’s Requiem, de Clandestin ou d’Un Tueur sur la Route.
les dix premières lignes...
Passées les hautes cheminées crachant leur infecte fumée noire, je touchai le bras nu d’Albert pour l’avertir que nous étions bientôt arrivés. Geste parfaitement inutile, puisque Albert connaissait aussi bien que moi l’endroit que nous avions inspecté ensemble, les jours précédents. Le lieu, à cette heure de la matinée, était à peu près désert.
Je dis à Albert de stopper et il rangea l’auto le long du trottoir, à une courte distance de la rue qui coupait le boulevard. Une charcuterie s’érigeait à l’angle (…)
quatrième de couverture...
La Vie est Dégueulasse (1948) est l’annonciateur de la vague du roman noir américain qui va fasciner la France.
Mais Léo Malet a d’autres ambitions que de mettre en scène la fatalité, à travers la destinée d’un jeune anarchiste dévoyé : « Ce Tristant sans Iseult, qui, par-dessus un abîme de cruauté et de tendresse et le fracas des mitraillettes en action, dresse le drapeau sang et nuit de l’inquiétude sexuelle. »
« Tirez au sexe », dit-il aux policiers qui le mettent en joue.
bio express...
Léo MaletReprise (et en partie complétée) chez Wikipedia :
Léo Malet est né à Montpellier dans le quartier de Celleneuve le 7 mars 1909. Autodidacte, il débute sa carrière artistique à Montmartre fin 1925 au cabaret la Vache Enragée, devenant ainsi le plus jeune chansonnier de France. La même année, il se rend à Montpellier où André Colomer est présent pour traiter du thème : « Deux monstres, Dieu et la Patrie, ravagent l'humanité ». C'est là que Colomer va influencer Malet, bouleversé par son tempérament fiévreux, sur la voie libertaire. Il s'ensuit une correspondance.
Il effectue ensuite différents petits boulots : employé de bureau, manœuvre, journaliste occasionnel (En dehors, L'insurgé, Journal de l'Homme aux Sandales, la Revue Anarchiste, etc.), « nègre », gérant de magasin de mode, figurant de cinéma, crieur de journaux, emballeur (chez Hachette). Anarchiste, il parodie la littérature policière anglo-saxonne sous de multiples pseudonymes.
Il écrit de la poésie, appartenant de 1930 à 1949 au groupe surréaliste. Il milite brièvement avec Benjamin Péret au parti trotskyste POI (Parti Ouvrier Internationaliste) de 1936 à 1939, de nombreux surréalistes étant alors proches du trotskysme.
Mais c'est en 1942 qu'il se met au roman policier avec 120, rue de la Gare, mettant en scène un détective dont on allait entendre beaucoup parler : Nestor Burma. Dans la série, commencée en 1954, des Nouveaux Mystères de Paris, où chaque énigme a pour décor un arrondissement de la capitale, il se montre un peintre remarquable de la ville, de son atmosphère et de ses secrets…
Il a écrit sous divers pseudonymes : Frank Harding, Léo Latimer, Lionel Doucet, Jean de Selneuves, Omer Refreger et Louis Refreger.
Léo Malet a été le premier à recevoir le Grand Prix de Littérature Policière en 1948. Il est également le premier lauréat du Prix Paul Féval de Littérature Populaire, décerné en 1984 à la série mettant en scène Nestor Burma. Quant aux Mystères de Paris, ils ont été couronnés en 1958 du Grand Prix de l'Humour Noir.
Léo Malet décède le 3 mars 1996.
édition(s)...
S.E.P.E.
Février 1948
Editions du Scorpion
Septembre 1948
10/18
Février 1986
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.


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