La Plupart des Hommes
Simon François
première édition :
Editions du Masque - Mars 2026
un avis personnel...
publié le 12 mars 2026
Prologue. Un chantier de bâtiment dans une fonderie, quelques travailleurs immigrés non déclarés, et puis l’accident, mortel pour Demba, grave pour Ousmane, qu’on abandonne vite fait sur un coin de bitume.
Gien, la ville aurait pu s’appeler Rien à une lettre près.
Sur les rives de la Loire, un peu à l’est d’Orléans, vit Kad. Il a toujours vécu là. En couple avec Sandra, il tente de joindre les deux bouts en revendant au black des pièces de bagnole qu’il « emprunte » chez son patron garagiste ou en faisant le videur le samedi soir, pour la boîte locale. Sa passion : la pêche. Sur son embarcation, au milieu du fleuve, il oublie ses soucis.
Et justement, alors qu’il rentre d’une sortie, il découvre sa camionnette ouverte. À l’intérieur le corps d’une femme, salement amoché. Il reconnaît Juliette, la sœur de son inséparable pote d’enfance Gabriel.
Gabriel, lui, a quitté Gien pour la capitale, d’abord pour des études d’ingénieur voulues par son tyran de père, propriétaire de la fonderie locale. Mais Gabriel rêve de scène et de théâtre malgré la pression exercée par son géniteur. L’agression de sa sœur aura raison de sa fragile détermination. Retour au bercail et à l’usine Morin, père et… peut-être bientôt fils.
Sa sœur Juliette n’a aucun souvenir de son agression. Gabriel donne un coup de main à la fonderie, la remplaçant le temps qu’elle se rétablisse. Sur son bureau, il trouve la carte de visite d’une association d’aide aux migrants.
La fonderie Morin fait vivre une bonne partie de la ville de Gien. C’est une institution locale, même si la décrépitude guette. Les marchés sont tendus, la concurrence rude, et on reproche à l’entreprise ses rejets polluants directement dans la Loire.
Mais Bertrand Morin, le père, le patriarche, l’unique maître à bord, le capitaine d’industrie indéboulonnable, tient la barre contre vents et marées, quand bien même sa fille (qu’il considère incapable) a pris la suite à la tête de la société. Lui qui a perdu sa femme dans un accident lorsque les enfants étaient jeunes (il les a élevés seul), rêve toujours en secret de voir son fils lui succéder et d’établir ainsi le début d’une dynastie, mais les aspirations de ce dernier l’ont poussé ailleurs que dans le bruit et la fureur des hauts fourneaux, malgré toutes les injonctions paternelles.
C’est à une histoire de famille que nous convie Simon François. Une histoire qui recèle bien des secrets, comme souvent avec celles qui ont pour cadre ces cercles restreints où les liens du sang ont toute leur importance.
La famille Morin, menée d’une main de fer par un patriarche qu’on pourrait croire sorti d’un autre âge, sorte de self made man à l’intransigeance aussi puissante que sa rigidité d’esprit. Il n’a vécu que pour sa fonderie, y a consacré sa vie et y a entraîné ses enfants. Le personnage est détestable, écrasant tout sur son passage, sa vision masquée par des œillères trop présentes qui l’empêchent de voir son monde s’écrouler.
À travers les rapports père/fils, Simon François nous conte un affrontement de générations, quelque chose d’universel dans un premier temps, qui prend une tournure plus personnelle au fur et à mesure que le récit s’épaissit. Car plus l’on plonge dans les secrets des Morin, moins leur histoire se fait banale. Il n’y a pas que le père et le fils qui s’affrontent ; la fille n’est pas en reste.
Mais il n’y a pas que les Morin et leur fonderie à Gien. Là vivent ceux de la France « périphérique », pas si loin de la capitale mais à la fois tellement à l’écart. Simon François dépeint cet environnement qui se délite petit à petit, des lieux où même un salaire ne suffit plus pour vivre, comme avec Kad.
On a là un autre pendant du récit, accablant, lucide, complété par le sort réservé à ces travailleurs migrants employés illégalement par la fonderie Morin qui sont une sorte de fil rouge du récit. Le travail ne fait plus vivre, ne fait plus rêver, et parfois même il tue. Ce sont les valeurs fondamentales du père Morin et de son monde qui s’écroulent.
Enfin, si l’on considère la plupart des hommes, il reste les femmes, sans doute les plus solides. Juliette, personnage central du roman, mystère ambulant en lutte contre le patriarcat tout en en épousant certaines des pratiques, ou Karine, la jeune gendarme en charge de l’enquête, opiniâtre, Sandra, la compagne de Kad qui reste debout quand son mec part en vrille, sans oublier Lucette, la grand-mère, figure féminine intemporelle qui a traversé l’histoire Morin sans rien dire, mais aussi sans rien manquer.
La Plupart des Hommes est un équilibre subtil et maîtrisé entre polar rural, polar social, autour de secrets de famille bien enfouis, mâtiné d’une touche d’écologie. On pourrait penser à la liste des ingrédients d’une recette à la mode, mais il s’agit avant tout d’un récit à la construction solide qui évoque avec talent et lucidité les travers du monde qui nous entoure.
Ce ne sont pas les enquêtes sur les stups et les gros poissons qui tuent, mais la folie ordinaire, ce mal rampant et millénaire qui explose tel un bubon à la gueule des sauveteurs.
Simon François confirme avec ce troisième roman qu’il s’installe — on espère durablement — dans le paysage.
vous avez aimé...
quelques pistes à explorer, ou pas...
Outre La Proie et la Meute, son précédent roman tout aussi réussi, il y a de quoi faire en matière de polar rural français. Les Saules, de Mathilde Beaussault (dernier grand prix de littérature policière) est un bon exemple, ou encore le beaucoup plus déjanté Un Dernier Ballon pour la Route de Benjamin Dierstein.
le début...
les dix premières lignes
Le réveil de 5 heures carillonne dans la chambre exiguë. Le son métallique de l’alarme se répercute contre les murs en plâtre, domine la rumeur de la rivière qui jouxte l’habitation, un ancien moulin rénové en appartements. Dressé sur son perchoir, Ousmane distingue les pieds osseux de son colocataire étendu sur la couchette inférieure. Avec ses deux mètres, Demba a pris l’habitude de dormir dans des positions dignes d’un fakir. Les mois précédents, avant les contractures, les brûlures sur les bras et les douleurs dans le dos, le jeune homme se réveillait une heure plus tôt pour faire sa prière du matin. Ousmane l’observait du coin de l’œil en maugréant.
« Debout, Demba ! » intime-t-il.
Pas de réaction, si ce n’est le vague soupir d’un corps fatigué.
Ousmane se lève et fait son lit, il prépare le café dans une casserole posée sur un réchaud de camping. Le froid s’insinue dans sa chair, innerve son corps empesé de sommeil.
Dans une demi-heure, le bus passera les prendre pour les mener à la fonderie.
Ousmane ouvre la fenêtre, un ciel noir gorgé de pourpre écrase le monde.
la fin...
quatrième de couverture
Gien. Ville grise à l’horizon bouché qui ne s’ouvre que sur le fleuve de la Loire. C’est ici que Kad et son ami d’enfance Gabriel ont grandi. Le premier y est resté. Le deuxième en est parti. Mais quand Juliette, la sœur de Gabriel, est retrouvée inconsciente dans le camion de Kad, le corps tuméfié, leur vie bascule…
Chargée de l’enquête, Karine, jeune gendarme débarquée de Lille, se heurte à des habitants suspicieux et murés dans le silence. Ici, la vérité semble coulée dans le métal de la fonderie de Bertrand Morin, le père tyrannique de Gabriel et Juliette.
Entre rejets toxiques dans le fleuve, travailleurs sans papiers et secrets de famille, ce roman nous embarque sur les bords de Loire poisseux, chez ceux qui tentent par tous les moyens d’échapper à leur destin.
bio express...
biographie sommaire de l'auteur
Simon FrançoisComme beaucoup d’auteurs aujourd’hui, Simon François sait se faire discret sur sa biographie et sa vie privée. On sait de lui qu’il est né en 1982 au cœur de la Sologne et a longtemps traîné ses guêtres dans le milieu de la musique, notamment le blues et le rock avec quelques incursions dans le rap.
Il change de voie par la suite, passant à l’image pour devenir monteur de documentaires puis scénariste et réalisateur de films courts.
La suite logique, c’est l’écriture. Il se lance en 2022 avec Les Portes Étroites, un premier roman qui puise entre autres dans son passé de musicien, puis récidive deux années plus tard avec La Proie et la Meute, plus abouti, qui s’inspire de son enfance en Sologne.
du même auteur...
bibliographie non exhaustive... seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.



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