Albert Simonin
Le Hotu s'Affranchit
Première édition : Gallimard / Série Noire - 1969
un avis personnel...
Publié le 22 septembre 2008
Gros Pierrot fait dans le bordel, dans la maison close, très honnêtement, avec comme premier objectif la satisfaction du client. Le décor, la table, la cave, les filles, tout est soigné, bichonné, et depuis six mois que la boutique est ouverte, les affaires tournent, sa réputation est faite, et ces messieurs deviennent vite des habitués.
Et puis voilà que le Président calanche dans une de ses chambres, en mauvaise posture. Pas bon ça ! Pierrot fait appel à un de ses clients, un de la maison poulaga — contrôleur de quelque chose — afin que la nouvelle et que le scandale — qui n'en est pas encore un, mais n'est jamais bon pour les affaires — soit étouffé dans l'œuf. Le seul hic, c'est Vivianne, avec qui le Président était en main. Et Vivianne, c'est la girelle de Johnny, « maléficieux générateur d'embrouilles ». Et ça ne va pas être facile de la tenir à l'écart, le Hotu…
Disons le tout net, ça n'est pas l'intrigue policière qui s'y trame qui fait le sel de ce roman d'Albert Simonin ; il arrive même qu'on s'y perde un peu dans cette aventure, mais la galerie de portraits qui la traverse mérite à elle seule qu'on s'y attarde.
On est au détour des années vingt-trente (sans que la période soit clairement déinie) et l'auteur nous donne à lire une chronique de la petite truanderie parisienne ; entre souteneurs, arnaqueurs à la petite semaine, gigolos, femmes de petite vertu, un florilège d'une société parallèle avec ses petites misères et ses grands bonheurs (à moins que ça ne soit l'inverse), un monde où, mine de rien, ce sont les femmes qui mènent la danse quand leurs hommes roulent des mécaniques. Les flics sont en gabardine beige… Une autre époque…
Et puis, pour accompagner cette brochette, il y a la sauce… La langue de Simonin est des plus fleuries, on a affaire là à un artiste de l'argot. Que dis-je un artiste : un orfèvre !
Pas ou très peu de dialogues contrairement à ce qu'on pourrait penser et à ce qui se pratique aujourd'hui en la matière lorsqu'un auteur se décide à employer l'argot et se pousse d'emblée à rapprocher son écriture de l'oralité. Ici on est en littérature, on a l'amour de la belle phrase, de la syntaxe et de la grammaire ; c'est juste que l'origine du vocabulaire n'est pas tout à fait le même qu'à La Pléïade…
Le tapin, c'est un peu comme la carrière des stars : six mois sans être à l'affiche et vous voilà oubliée du public. La petite Nini, il lui a suffi d'une éclipse de quatres marcotins en volière à Nantes, pour que rue Belhomme, les concurrentes lui secouent trois quarts de ses habitués. Arpentant le bitume sous la lumière tremblotante des deux becs de gaz qui marquent l'air de chasse, qu'elle a reconquis grâce à quelques claques dans la gueule à la Carmen qui se croyait déjà la reine du coin, Nini mouronne fort. Deux paumés à quinze balles, ça fait pas une comptée !
Au final, Simonin inscrit tout de même son récit dans son époque (un peu sur le tard) et laisse apercevoir l'arrivée massive de la drogue sur le marché français, balayant sur son passage cette économie de la fesse. Les petits margoulins, les gagneuses, tout le monde en est, pour le bien, pour le mal, sans distinctions. Un monde disparaît pour laisser la place à plus de violence ; c'est du moins ce que préfigure cet "affranchissement"…
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Le Hotu est un personnage récurrent chez Albert Simonin. Il apparaît dans une trilogie intitulée Chronique de la vie d'un Demi-Sel, publiée pour la première fois en 1969, et qui comprend Le Hotu, Le Hotu s'Affranchit et Hotu Soit qui Mal y Pense.
les dix premières lignes...
Gros Pierrot vérifia une dernière addition. La trouvant juste, comme les précédentes, une bouffée d'orgueil lui monta au cigare, mêlée à une joie nouvelle qu'il ressentait maintenant chaque jour en voyant les chiffres, longtemps pour lui sans vraie signification, marquer concrètement l'accroissement de son carbure. Un brin superstitieux, et instruit d'expérience sur la précarité des destins, le Gros n'osait pas encore penser : fortune (…)
quatrième de couverture...
Le Hotu s'affranchit ! C'est une forte vérité que le cave court les rues. Partant de cette évidence, le Hotu s'était mis à truander, imaginant qu'il n'y avait qu'à pousser et que rêver d'affure suffisait pour emplâtrer l'oseille.
Maldonne ! Les arcans aussi pullulaient sur la planète, boulimique d'artiche, et pas du tout respectueux du confrère en arnaque. Y en avait même d'assez vicieux pour oser se maquiller en pigeons bons à plumer !
Seulement avec ceux-là, au moment de se les farcir, y avait des os !...
bio express...
Albert SimoninNé à Paris le 18 avril 1905, Albert Simonin fréquente l'école communale et obtient son certificat d'études à douze ans. Orphelin quatre ans plus tard, il accumule les petits boulots — commis, électricien, fumiste — et fréquente les bals populaires et music-halls de quartier. En 1925, il est incorporé dans l'armée en tant qu'artificier et retrouve les bancs de l'école tout en découvrant le plaisir de la lecture, puis de l'écriture. À sa libération, il devient journaliste à L'Intransigeant où il est chargé de la rubrique sportive. Quelques démêlés avec la justice le poussent à l'exil durant deux ans. Il revient à Paris en 1930, décide de se "ranger" et devient chauffeur de taxi. De cette expérience il tirera son premier livre, Voilà Taxi !, écrit en collaboration avec Jean Bazin et manque de peu le Prix Populiste en 1935.
Son parcours de journaliste se poursuit durant à la guerre à L'Intransigeant où il écrit désormais un billet quotidien puis, dans un rôle plus technique, au Centre d'Action et de Documentation (organe de propagande antisémite). Autant de participations qui lui vaudront, à la Libération, d'être condamné à cinq années de réclusion.
En 1953, il publie Touchez pas au Grisbi qui est un succès dès sa publication — il obtient le Prix des Deux Magots quinze jours après sa sortie — et sera porté à l'écran l'année suivante par Jacques Beker, lui apportant cette fois la célébrité. Premier volet d'une trilogie, il sera suivi par Le Cave se Rebiffe puis, en 1955, par Grisbi or not Grisbi qui donnera au cinema Les Tontons Flingueurs, librement adapté du roman.
En 1957 sort le Littré de l'Argot — Dictionnaire d'Usage dans lequel il répertorie les plus belles fleurs de la langue française, version faubourg.
En 1969, il publie une nouvelle trilogie intitulée Chronique de la Vie d'un Demi-Sel dans laquelle il croque les "artisans" du milieu parisien après s'être intéressé aux vieux truands, puis s'attaque à sa propre biographie : Confessions d'un Enfant de La Chapelle (1977).
Il décède à Paris le 15 février 1980.
édition(s)...
Gallimard / Série Noire
1969
La Manufacture de Livres
Mai 2009
Carré Noir
Mai 1973
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.
Touchez pas au Grisbi !
1953
Une Balle dans le Canon
1958
Le Hotu
1968
Hotu Soit qui Mal y Pense
1971

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