Editions du Masque - Janvier 2025
Tags : Roman noir France profonde Années 2020 Entre 250 et 400 pages
Publié le : 08 janvier 2026
Jeune pensionnaire de quatorze ans dans un foyer de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), Audrey n’en est pas à sa première fugue ; c’est même sa principale activité depuis six mois qu’elle est arrivée. Mais sa dernière sortie, intervenue après une altercation avec l’éducateur Till Aquillina, s’est mal terminée : elle a été renversée sur la route par un chauffard et se morfond sur son lit d’hôpital, plongée dans un coma artificiel.
Rongé par la culpabilité, interdit d’exercer, Till se convainc, comme Audrey avant lui, que la mère défaillante de l’adolescente n’est pas décédée comme on le lui a annoncé. Il accumule les indices et se lance dans une enquête sur sa disparition, y cherchant sans aucun doute une forme de rédemption.
La saveur particulière du roman noir tient à cette faculté de montrer le monde qui nous entoure, que nous vivons, à travers des intrigues, des fictions, documentées s’appuyant sur des réalités. Miroir de notre société, ses auteurs en explorent les recoins sombres tout en donnant sens à leurs observations.
Et parfois le hasard d’une lecture vient percuter cet autre reflet, moins littéraire, que constitue l’actualité. Ainsi, dans ce flux incessant auquel s’abreuve tous les médias, ai-je été confronté comme beaucoup à cette « brève » qui a ébruité quelques jours le fil info durant la période précédant les fêtes de fin d’année : un adolescent tondu par une éducatrice dans un foyer de l’ASE. Et le monde de s’insurger, criant à l’humiliation (sans doute à raison), certains députés réclamant une enquête (qui sera diligentée), voire une commission ad hoc, et chacun attendant une sanction exemplaire. Et puis… plus rien. On passe à autre chose.
Quelques jours plus tard, j’entame sans trop savoir de quoi il retourne le roman de Gabrielle Massat, Gracier la Bête, me fiant dans mon choix aux recommandations des bilans de lecture qui fleurissent sur la toile en cette période.
Et le roman noir de prendre tout son sens.
Avec Gracier la Bête, Gabrielle Massat nous fait pénétrer dans ces foyers réservés à une jeunesse en péril. Elle y expose sous une lumière crue la violence qui y règne, autant entre les pensionnaires que dans les équipes encadrantes. C’est d’ailleurs plutôt à travers le prisme du regard de ces derniers que l’on constate amèrement la misère qui habite ces lieux de survie. Il y sera question d’engagement, de sacerdoce, d’attachement, mais aussi de l’impossibilité de soigner correctement ces adolescents meurtris à qui les adultes, souvent leurs propres parents eux-mêmes victimes en leur temps, ont réservé le pire des sorts. Dans ces équipes d’éducateurs, le turn-over est la règle et personne n’a vraiment la capacité de résister sur la durée. Devant l’absence de moyens, l’épuisement guette, voire le burn-out ou plus simplement le pétage de plombs. Et ce serait sans compter sur l’administration, toujours si tatillonne, si chapeaute et organise ce sinistre ballet.
Le premier tiers du roman s’attache plus particulièrement à ce constat. Il le décrit patiemment, sans manichéisme et de manière documentée à travers les personnages de Till l’éducateur, de Marie la directrice, ou de la psychologue.
On basculera doucement par la suite dans l’enquête concernant la disparition de la mère d’Audrey et le récit retrouvera alors les codes du polar, même si là n’est pas le plus intéressant dans cette lecture, et quand bien même l’auteure y déploie tout son talent dans la construction d’une intrigue.
Gracier la Bête est un roman percutant, instructif, intelligent, douloureux.
Au fait, Till. Quelques conseils. (…) Tu vas passer ta vie entre les structures pédo-psy et le commissariat. Tu vas découvrir des trajectoires de vie que tu n’imagines même pas. Ne t’implique pas trop, parce que tu vas y laisser la peau. N’oublie pas que ces gamins ne sont que de passage chez nous et surtout, que tu ne pourras rien faire pour eux. Tu ne les aideras pas à grandir. Tu vas seulement essayer de limiter les dégâts, et c’est déjà beaucoup.
(…) Tu n’es pas là pour leur donner de l’amour. Ne les abîme pas plus qu’ils ne le sont déjà avec un idéalisme mal placé.
Une dernière particularité. L’action est située dans l’Aveyron. Personnellement, quand on me dit Aveyron, je pense aussitôt au soleil, aux chemins poussiéreux et à la chaleur des vieilles pierres. Avec Gabrielle Massat (et c’est une région qu’elle connaît bien), on est souvent sous la pluie, la boue collante accrochée aux talons et sous le couvert de sombres forêts où meurent les ruines. Et c’est tout à fait cohérent.
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Ils sont nombreux parmi les auteurs de romans noirs à s’être attachés à l’avenir de notre jeunesse. Il y a vingt ans, Thierry Jonquet écrivait Ils Sont Votre Épouvante et Vous Êtes Leur Crainte qui, s’il n’aborde pas vraiment le même sujet, m’apparaît tout autant indispensable.
Et puis sans doute, devant le talent et si ce n'était déjà fait, approfondir la lecture de Gabrielle Massat.
Les dix premières lignes...
Alors que je roulais vers une mort certaine, sans savoir cependant celle de qui ou de quoi, je pensai à mes parents. La nuit où j’avais compris qu’ils m’aimaient ressemblait à celle-ci : un instantané de colère drapé dans un ciel de poème baudelairien. Le vent du nord cinglait les branches nues des arbres et des torrents de pluie battaient la route dans un vacarme à rendre fou. J’avais à peu près l’âge d’Audrey ; quatorze ans.
Adolescent, j’étais la pire des plaies. Tout dans notre hameau de l’Aubrac m’emmerdait. Je détestais la neige, les vaches, le silence, faire une heure de bus pour aller au collège, le potager plein de choux et de navets la moitié de l’année, mes petites sœurs qui adoraient tout ça et mes parents qui l’avaient choisi, avec pour probable dessein de me faire trépasser d’ennui.
Quatrième de couverture...
Officiellement, la villa des Prunelliers est un foyer d’accueil d’urgence pour mineurs ; en réalité, c’est là où on envoie les enfants placés dont le système ne veut plus, et où les éducateurs en sous-nombre finissent tous par craquer. Quand Till, l’un d’eux, finit par lever la main sur Audrey, quatorze ans, celle-ci fugue et se fait percuter par un chauffard.
Rongé par la culpabilité, Till va la voir tous les jours à l’hôpital, délaissant le reste du monde. Mais lorsqu’il apprend que la mère disparue d’Audrey est peut-être encore en vie, il n’a plus qu’une idée en tête : la retrouver et la ramener à sa fille. Et tant pis s’il y laisse sa carrière, sa raison ou sa vie.
Sa trombine... et sa bio en lien...
Informations au survol de l'image...