Serge Quadruppani
Saturne
Première édition : Editions du Masque - Septembre 2010
un avis personnel...
Publié le 16 janvier 2011
Saturnia est une célèbre station thermale italienne. Pour des raisons diverses, une dizaine de personnages convergent vers cette destination prisée. Il y a là une famille dont le père est malade ; un couple adultérin suivi par un détective français, ancien flic ; un autre couple, lesbien, en vadrouille ; et puis Jean Kopa, celui qui est armé.
Sur place, au milieu des bassins d'eau soufrée, sous les yeux du détective, Jean Kopa tire. Trois femmes seront tuées : la mère de famille, la femme adultère, l'une des deux homosexuelles…
Bientôt, une revendication émanant de la mouvance Al-Qaeda est transmise aux autorités. Compte tenu de la tenue très prochaine du sommet du G8 sur les terres italiennes, toutes les instances de la police sont convoquées. L'enquête est confiée à la commissaire Simona Tavianello, de la police antimafia.
Le moins que l'on puisse dire lorsqu'on s'engage dans la lecture de Saturne, c'est que Serge Quadruppani ne fait pas vraiment dans la "précision". C'est à un joyeux fouillis auquel il nous convie, une collision de personnages d'où émergent bientôt quelques cadavres. Pas question ici d'être un lecteur paisible ; il faut s'accrocher, mémoriser, et tenter de s'y retrouver. Qui est qui ? Qui fait quoi ? et pourquoi ? sont les premières questions qu'on se pose à peine quelques pages tournées.
Les victimes n'ont rien à voir entre elles et semblent avoir été choisies au hasard par Jean Kopa, tueur professionnel aux ordres d'on ne sait qui.
Un attentat ? Mais quel en serait le mobile… et pourquoi à cet endroit. Un acte terroriste ? Mais le revendication transmise de tient pas la route… La piste mafieuse ? Mais quelles seraient les motivations…
Et pourquoi l'enquête a-t-elle été confiée à une commissaire de la police antimafia alors que la thèse officielle avance la possibilité d'un attentat et aurait dû refiler l'affaire aux antiterroristes.
Simona Tavianello tente bien d'éclaircir les choses, mais rien n'est clair dans cette histoire. Pour personne.
Au bout du compte — situation cocasse — c'est le détective français, Cedric Rottheimer, qui se retrouve au cœur de l'intrigue. Il a vu le tueur en action, est en relation avec la commissaire, et est bientôt engagé par les proches des trois victimes pour découvrir la vérité sur les commanditaires et que l'affaire ne se termine pas en un bel enterrement à l'italienne. Comble de l'ironie, son dernier client, sur le même dossier, n'est autre que Jean Kopa qui, comme tout le monde, voudrait bien comprendre ce qui se passe…
Il m'a semblé qu'en permanence, Serge Quadruppani jouait sur la confusion dans son récit — on ne sait jamais très bien ni où on en est, ni pourquoi, ni qui a pris le récit à son compte — et c'est un jeu troublant pour le lecteur. Et si les choses s'éclaircissent au fil des pages, on reste cependant dans un brouillard entretenu. Mais pourrait-il en être autrement lorsqu'on s'attaque à un sujet qui prend sa source dans les arcanes de la finance internationale, qui met en scène la crise des subprimes et ses prolongements inattendus, des gourous des affaires comme Gérard Todos (qui fait immanquablement penser à George Soros), et quelques éléments mafieux de bon aloi.
Serge Quadruppani est quelqu'un que l'on situe aisément politiquement — quelque part entre l'ultra gauche et les libertaires — pas étonnant qu'à partir de l'organisation du G8 en Italie en pleine crise économique lui vienne l'idée de construire l'intrigue de son roman. Il y a là forcément des choses à dire.
La littérature dispose de plus de moyens que le journalisme ou l'enquête policière pour dire la vérité d'une époque.
Dès lors, les chevaux sont lancés ; des bêtes fougueuses qui parfois s'emballent, mais égratignent sans compter. L'Italie de Berlusconi est d'abord en première ligne, par petites touches, ou plus généralement cet art de la manipulation de masse développé ici depuis Machiavel jusqu'à Mussolini. Cet art maîtrisé aussi en d'autres cieux, plus feutrés, comme ceux de la finance de haute voltige. Par un artifice que je ne peux vous révéler mais fort bien trouvé, Serge Quadruppani nous amène doucement chez ces gens qui brassent les milliards au-dessus de nos têtes et les confronte à la douleur d'un homme, d'un enfant même, qui a perdu sa mère et veut savoir pourquoi tout en criant vengeance.
On ne saura jamais qui a réellement ordonné les trois meurtres de Saturnia, comme on ne saura jamais vraiment qui est à l'origine de cette crise des subprimes dont on nous rebat les oreilles depuis trop longtemps. On peut cependant comprendre, avec Serge Quadruppani, la part de cynisme qui anime ces hommes de l'ombre, qu'on ne voit jamais, mais qui nous manipule, toujours.
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Sans doute d'autres romans du même auteur… mais je ne peux, pour l'instant, vous en dire plus.
les dix premières lignes...
Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des forêts, duvet frissonnant des prés, chair nue des sols retournés, la campagne toscane l'entoure de ses panoramas charmants. Sous un olivier, dans un grand désordre de racines rugueuses, il dort. L'après-midi de juin souffle à son nez plantureux des haleines de fleurs que ses expirations trompettantes renvoient en faisant vibrer les longs poils de son nez. Sa nuque repose contre la panse d'un âne gris couché pattes repliées sous le ventre. Un chat noir lui sert d'écharpe et, de l'autre côté de son considérable estomac, en haut de ses cuisses, un lapin blanc repose. À ses pieds, le museau posé sur sa cheville droite, un chien fauve est roulé en boule (…)
quatrième de couverture...
Aux thermes de Saturne, lieu de détente favori des Romains aisés, un homme abat froidement trois personnes apparemment prises au hasard et disparaît. À le veille du G8 qui doit avoir lieu à l'Aquilla, dans les Abruzzes, la piste Al-Qaeda est la première qui se présente mais la commissaire Simona Tavianello a vite fait d'en découvrir une autre, dont les ramifications mènent très près des plus hauts cercles de pouvoir internationaux. Mafias, sociétés écran, services secrets…
Dans la traque du tueur et de ses commanditaires, la commissaire sera aidée par le privé Rottheimer, un comité Vérité et Justice et surtout un enfant assoiffé de vengeance. Sans oublier le renfort d'un lapin, d'un âne, d'un chat et d'un chien.
Pour affronter la vérité, la commissaire devra se mesurer à ses propres supérieurs et à cette justice qu'elle avait jusqu'alors fidèlement servie.
bio express...
Serge QuadruppaniNé le 6 janvier 1952 à La Crau et d'origine italienne par ses grands parents immigrés, Serge Quadruppani entame ses études à Hyères jusqu'au baccalauréat qu'il passera en candidat libre, obtenant un mention "très bien" après avoir été renvoyé du lycée. 68 n'est pas loin… On le retrouve ensuite pour une courte période en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand à Paris qu'il quitte bientôt pour des expériences militantes beaucoup plus radicales le situant entre les mouvances libertaires et ultra-gauche.
Il commence à écrire au début des années quatre-vingts — il est un des fondateur de la revue de critique sociale La Banquise — et publie ses premiers polars dix ans plus tard. En 1995, on le retrouve à l'initiative de la création du Poulpe au côté de Jean-Bernard Pouy et Patrick Raynal.
Parallèlement, Serge Quadruppani entame une carrière de traducteur avec à son actif Stephen King, Philip K. Dick, mais aussi et surtout de nombreux écrivains italiens qu'il participe à faire découvrir au public français et au premier rang desquels on trouve Andrea Camilleri, mais aussi Valerio Evangelisti, Massimo Carlotto, Carlo Lucarelli ou encore le collectif Wu Ming.

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