Dominique Manotti
Bien Connu des Services de Police
Première édition : Gallimard / Série Noire - Février 2010
un avis personnel...
Publié le 18 novembre 2010
Le prologue donne le ton. Un parking aux abords du périphérique parisien. Quelques filles de l'Est qui tapinent là à l'abri des regards et des rafles. Arrivent trois hommes pour ce qui ressemble à une tournée d'inspection. Pas des macs, plutôt des "taxeurs" qui prélèvent leur dîme et puis s'en vont, sur un appel de la BAC. Trois flics…
Sébastien Doche arrive à Panteuil pour prendre sa première affectation de jeune policier stagiaire. Ex-voyou, il arrive du Nord dans cette proche banlieue parisienne après avoir décidé de changer de vie le jour où son meilleur pote s'est tué au guidon d'un scooter volé. Il découvre "son" commissariat. Pas brillant…
Le topo est le même pour Isabelle Lefèvre. Première journée. Sauf qu'une femme dans un commissariat, même avec un uniforme, est une proie. Isabelle l'apprend vite, à ses dépens…
On connaît l'engagement de Dominique Manotti et la savoir aux prises, dans ce roman, avec les services de police, ne pouvait que susciter l'intérêt.
Nous voici en 2005, le ministre de l'Intérieur prépare déjà sa candidature à la prochaine élection présidentielle. La machine de guerre est lancée et dans sa stratégie de conquête du pouvoir, la police fait partie des troupes. L'angle d'approche des électeurs est fixé, il sera sécuritaire.
Fort de ce constat, Dominique Manotti crée une banlieue imaginaire, Panteuil — qu'on devine aisément située dans l'est parisien, quelque part entre Pantin et Montreuil — et y installe, dans un commissariat pourri, deux jeunes stagiaires et une commissaire pleine d'ambition. Leurs regards serviront à montrer.
L'écriture est précise, descriptive, sans emphase, et donne une certaine froideur au récit sans lui enlever, bien au contraire, de son intérêt (le portrait dressé fait froid dans le dos). D'ailleurs, récit n'est sans doute pas le terme le plus approprié. Il s'agit là plutôt d'un collage impressionniste. Non pas qu'il manque une cohérence au propos de Dominique Manotti, mais plutôt que celle-ci se dégage de la juxtaposition des scènes, comme une évidence non-dite.
Bien Connu des Services de Police s'apparente dès lors à un "documentaire", même s'il reste "engagé".
On assiste à l'instrumentalisation des banlieues, à la mise en place d'un plan concerté qui crée le désordre pour mieux l'utiliser par la suite. On décortique les manipulations médiatiques, la présence de l'extrême droite dans les rangs des policiers sur laquelle on s'appuie, la culture du chiffre et la façon de les gérer, où quand la police devient une extension de la politique et plus seulement une affaire de sécurité, comme en témoignent les discours le la commissaire Le Muir :
Il serait très exagéré de dire que l'ordre républicain règne dans les ghettos. Pour qu'un certain ordre y règne, il faudra que se développent des réseaux d'autorités ethniques et religieux propres aux gens qui les peuplent. Ce sera long, mais nous y travaillons. En attendant, nous tentons d'assurer, à un coût socialement acceptable, le confinement des problèmes et la stabilité de l'ensemble de la société française. Car<, ne nous y trompons pas, aujourd'hui, c'est la peur de l'insécurité, fortement corrélée à la peur de l'étranger, la hantise du ghetto, à la fois hyper réel et fantasmé, qui sont les ferments de la cohésion sociale.
À quoi il est répondu, au final :
Un policier construit ses dossiers sur l'accumulation de preuves. Pas de preuves, pas de coupable (…). Le Muir a une autre conception du travail de la police. Elle a des convictions, ou des certitudes, et cela lui suffit pour monter un dossier, elle se fout des preuves, elle fait du travail de police un instrument de lutte idéologique, elle remplace la recherche de la preuve par une habile politique de communication, et c'est elle qui gagne. Elle est dans l'air du temps, pas toi. Toi, tu es dépassée. Il est temps de prendre du recul. Change de famille. Change de vie.
Certains trouveront Bien Connu des Services de Police extrêmement pessimiste dans le constat. À voir. On peut au moins lui reconnaître une chose : sa lucidité.
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Dernière minute… Bien Connu des Service de Police vient d'être couronné du Trophée 813 du meilleur roman français pour l'année 2010.
2005… l'époque des émeutes… À lire sur le sujet le dernier roman de Thierry Jonquet, Ils Sont Votre Épouvante et Vous Êtes Leur Crainte.
les dix premières lignes...
La voiture roule au ralenti, phares allumés, dans les ruelles désertes d'un quartier d'entrepôts à la périphérie nord de Paris. À cette heure tardive, au milieu de la nuit, l'ambiance de ce coin de banlieue est sinistre : grilles fermées sur des cours encombrées de détritus, rideaux de fer baissés et tagués, pavés défoncés, trottoirs effondrés, lampadaires éteints, silhouettes massives et noires des entrepôts, tassés les uns contre les autres. Le silence, l'immobilité sont tels que toute présence humaine évoluant à l'air libre ne pourrait être perçue que comme une menace (…)
quatrième de couverture...
Le commissariat de Panteuil, banlieue nord de Paris, incarnation de la « nouvelle politique de sécurité » du ministre de l'Intérieur ? C'est en tout cas ce que souhaite sa commissaire en cet été 2005. Ce haut fonctionnaire de la police ne manque pas d'ambition : sa politique de maintien de l'ordre dans les quartiers, radicale, théorisée, doit servir les objectifs du ministre et, en, passant, sa propre carrière. Ses hommes, sur le terrain, s'y emploient à leur manière. Ils font comme ils peuvent, donnent des gages à la hiérarchie, s'arrangent avec les faits, avec les statistiques, avec les règles — ils font le métier, quoi ! — dans un climat de tension, de violence et de mensonge, avec la population, avec les « jeunes », avec les autres.
Noria Ghozali, commandant aux Renseignements généraux, observe avec intérêt la vie et les soubresauts de ce commissariat, et notamment les contacts qui sont noués — sans doute pour la bonne marche des enquêtes —, entre certains policiers et certains grands voyous. Et puis, soudain, des squats, peuplés de travailleurs immigrés, brûlent…
bio express...
Dominique ManottiExtraite du site de l'auteur :
Née à Paris en 1942, et j'y suis restée pendant tout ce temps.
1) Historienne de formation et de métier (des années d'enseignement de l'histoire économique comtemporaine en fac). L'Histoire comme méthode de pensée et de travail :
lectures, rencontres, réflexions. Puis choix d'un sujet d'étude, formulation d'hypothèses. Puis recherches, accumulation de faits, d'indices, de traces, critique des hypothèses de départ, imagination de ce qu'ont été la vie et la mort des hommes sur les traces desquels on travaille. Puis construction d’une machine rationnelle ramassant tous les éléments de connaissance accumulés et écriture.
Une méthode parfaitement transposable à l'écriture de romans policiers ou noirs.
2) Militante, dès l’adolescence, d'abord à la fin de la guerre d'Algérie pour l'indépendance de l'Algérie, puis dans les années soixante et soixante-dix, dans différents mouvements et syndicats, dans une tonalité qu'on pourrait dire marxiste et syndicaliste révolutionnaire.
3) Romancière, sur le tard, et pas par vocation, plutôt par désespoir. L'arrivée de Mitterrand au pouvoir sonne, d'une certaine façon, comme le glas des espoirs de transformation radicale de la société. Alors, le roman noir apparaît comme la forme la plus appropriée pour raconter ce que fut l'expérience de ma génération, et ma pratique professionnelle d'historienne m'a semblé l'outil adéquat pour tenter l'expérience de l'écriture romanesque.
édition(s)...
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.




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