Chat Sauvage en Chute Libre
(Colin Johnson) Mudrooroo
première édition :
Asphalte - Mai 2010
traduction (anglais) : Christian Séruzier
un avis personnel...
publié le 19 septembre 2010
NO FUTUR IN DREAMLAND
Dix pour cent de tout est du déchet disait Theodore Sturgeon, auteur américain dont on recommande la lecture des nouvelles et courts romans. Le principe semble s'appliquer aussi au continent austral comme en témoignent quelques plumes talentueuses dont on parle trop peu. Greg Egan, K.J. Bishop, Kenneth Cook et maintenant Mudrooroo prouvent s'il en est besoin que l'Australie n'est pas uniquement la patrie de Crocodile Dundie et des Kiwis.
Conjuguant l'éloignement géographique et le décalage temporel, l'Hexagone découvre avec quelque retard Chat Sauvage en Chute Libre, court roman écrit en 1965 par un auteur revendiquant jusque dans son pseudonyme ses origines aborigènes. Et à qui doit-on cette pépite ? Aux jeunes éditions Asphalte dont on sera bien inspiré de suivre le catalogue, tant celui-ci semble alléchant. On y reviendra.
Histoire de rappeler le contexte de ce roman, précisons qu'à cette époque — les années 60 — les aborigènes étaient à peine considérés comme des hommes. Privés de tout droit, parqués dans des réserves, on tente d'inculquer aux enfants un vernis de civilisation en les retirant de la garde de leur parents. Ce qui n'est pas gagné tant les préjugés, l'alcoolisme et le traumatisme issus de la colonisation obèrent leur avenir.
C'est peu de dire que Mudrooroo fait figure d'OVNI dans ce paysage. Précurseur, pionnier à la verve féroce, il porte sur la scène littéraire les revendications des premiers habitants de l'Australie, même s'il est obligé de signer de son vrai nom : Colin Johnson.
Quid du roman ? L'intrigue brille par sa simplicité et sa concision. On suit l'errance d'un jeune délinquant à peine sorti de prison où il vient de purger une longue peine. Retournera-t-il à l'ombre ? Le découpage du texte ne laisse planer aucun doute. Ce n'est pas le plus important, seul importe le cheminement intime et extérieur. Dans l'intervalle, le jeune homme s'interroge sur son avenir. Il est tenté de retrouver son ancienne bande de bodgies (les blousons noirs de l'époque), à user son fond de pantalon sur les tabourets du milk bar où il avait ses habitudes. Alignant les bières sur le comptoir tout en échafaudant des combines minables.
Mais une rencontre fortuite sur la plage lui offre l'opportunité de fréquenter les étudiants blancs. Loin d'être complètement abruti, il a mis à profit ses années de prison pour accumuler des connaissances et réfléchir sur sa condition. De cette analyse, il tire une philosophie de vie qui s'inspire en grande partie de l'existentialisme, de Camus, Beckett et du jazz.
Toutes les choses sont éloignées de moi. Je suis rejeté et par essence parfaitement seul. Rien n'est moi ni ne m'appartient, et je n'ai pas ma place dans ce monde ni dans le suivant.
Roman nerveux et sans concession, Chat Sauvage en Chute Libre impressionne par son style et son rythme. Porté par une narration fluide, on est immergé sans préambule dans le vécu d'un jeune délinquant. Marginal à plus d'un titre, il n'est pas nommé. Mudrooroo se garde bien d'entrer dans les détails. Il nous livre les informations sur son passé au compte-goutte, sous la forme de réminiscences. Une image, une parole, une situation suscitant un souvenir, un flash-back. Le procédé très cinématographique s'intègre parfaitement à la narration tendue, entrant en résonance avec le propos.
Roman de combat, Chat Sauvage en Chute Libre exprime l'âme noire d'un peuple enraciné dans sa terre au point de faire corps avec elle. Une volonté d'émancipation, une volonté d'être tout simplement imprègne chaque page. Mudrooroo dénonce tous les poncifs, il vilipende le désir mou de reconnaissance de la culture aborigène qui commence à tarauder les blancs radicaux à cette époque. Près de quarante-cinq ans plus tard, son propos reste plus que jamais d'actualité. Bien au contraire, il n'a pas pris une ride.
vous avez aimé...
quelques pistes à explorer, ou pas...
Les romans de Kenneth Cook.
les dix premières lignes...
Aujourd'hui, c'est fini, les portes vont s'ouvrir et me rejeter, seul et soi-disant libre. Encore une dette payée à la société alors que je ne lui devais rien. J'émerge enfin dans ce paradis de pacotille dont je rêvais depuis dix-huit mois (…)
quatrième de couverture...
Australie, dans les années 1960. En pleine vague de contre-culture, sur fond de jazz et d’existentialisme, un jeune métis aborigène sort de prison. Sa courte errance de citoyen libre dans la ville lui fera découvrir les multiples barrières entre lui et les Blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères.
S’ensuit un parcours initiatique entre déchéance urbaine et retour à la brutalité du bush.
Classique moderne australien, enfin traduit en français, Chat Sauvage en Chute Libre est un roman politique, mais aussi l’histoire percutante d’une rédemption, d’une quête des origines.
bio express...
(Colin Johnson) MudroorooPrésentation de l'éditeur (Asphalte) :
Né en 1938 dans l’état de Western Australia, sous le nom de Colin Johnson, Mudrooroo est un écrivain célèbre en Australie. C’est aussi une personnalité aux multiples facettes, parfois controversée, à l’existence mouvementée.
Il grandit à Beverley, non loin de Perth ; son enfance tumultueuse ne tarde pas à le mener en foyer d’accueil, en maison de correction, puis, une fois adolescent, à la prison de Freemantle. Décidant alors de changer de vie, il part pour Melbourne où il cherche à s’intégrer aux milieux bohèmes majoritairement blancs. Il place quelques épisodes de son passé de délinquant juvénile dans son premier roman Wildcat Falling, publié en 1965.
La décennie 1970 est placée sous le signe du voyage : il part pour l’Asie du Sud Est, Londres, l’Inde (où il reste sept ans et se convertit au bouddhisme), et enfin la Californie et le Canada.
À son retour en Australie au début des années 1980, il entre en contact avec des auteurs et militants aborigènes. C’est à cette époque qu’il écrit le roman historique Doctor Wooreddy’s Prescription for Enduring the Ending of the World, relatant l’arrivée des Blancs en Tasmanie. Il adopte en 1988 le pseudonyme de Mudrooroo, enseigne au Koori Kollej à des élèves aborigènes et fonde, avec les dramaturges aborigènes Jack Davis et Marlene Chesson, l’AWOLDA (Aboriginal Writers, Oral Literature and Dramatists’ Association). Si l’association permet l’entrée de l’écriture aborigène dans plusieurs universités australiennes, l’expérience reste décevante et l’AWOLDA éphémère.
Dans son essai Us Mob, paru en 1995, Mudrooroo résume son approche de la question aborigène sans occulter cette déception. Cela crée des remous au sein du mouvement aborigène et on demande au romancier de "prouver" ses origines, ce à quoi il répond : « Je n’ai jamais connu mon père et je doute parfois de ma mère. Alors voyez-moi comme un corniaud et oubliez les étiquettes. » Des recherches généalogiques menées par sa sœur, Betty Johnson, indiquent que Mudrooroo serait en réalité d’ascendance irlandaise et afro-américaine, mais cette controverse irrite l’auteur qui se retire alors dans le Queensland.
Sa carrière littéraire ne s’arrête pas pour autant : il publie Master of the Ghost Dreaming (Le Maître du rêve-fantôme, publié en France aux éditions de l’Aube, The Kwinkan, puis il décide finalement de quitter à nouveau l’Australie et part pour l’Inde. Il renoue avec le bouddhisme et rencontre le dalaï-lama à Dharamsala, puis s’installe définitivement au Népal, où il vit avec son épouse Sangita et son fils Saman.
Mudrooroo travaille actuellement à une autobiographie. Celle-ci, on l’imagine, ne rendra pas le personnage moins mystérieux : quelles que soient ses origines, plus éternel nomade qu’Australien, le personnage de Mudrooroo échappe à toutes les classifications…
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