Une nouvelle inédite de Patrick Galmel
Son café terminé il emprunte machinalement sur la table voisine le quotidien mis à disposition des clients et équipé de cette baguette de lecture censée faciliter sa manipulation ; une habitude prise depuis qu’il a renoncé à être un homme pressé. Le lecteur précédent, peu respectueux des usages, a reposé le journal sans le refermer sur la une, si bien que Paul se retrouve confronté par inadvertance à la page des faits divers. Un entrefilet attire son regard.
Les deux ados « jouaient aux méchantes ».
Avec une batte de base-ball et un cutter, elles voulaient faire peur aux passants.
Il est près de 20 h quand un témoin compose le 17 : l’homme vient d’apercevoir deux individus, vêtus de noir, cagoulés, équipés d’une batte de base-ball et d’un cutter, aux abords de la piscine de Brignolles.
Rapidement sur place, deux agents de la BAC interceptent aux abords de l’établissement deux adolescentes, âgées de 12 et 13 ans. Les jeunes filles rapportent s’être déguisées pour « jouer aux méchantes » et se procurer un peu d’adrénaline. Elles ont été convoquées par la brigade des mineurs.
Les journalistes demeurent toujours aussi approximatifs, pense-t-il. Voilà plus de dix ans que la brigade des mineurs n’existe plus, remplacée en 2009 par la brigade de protection de la famille, la BPF pour les intimes. Ses missions ayant d’ailleurs été étendues à cette occasion.
Paul interroge sur son téléphone l’agenda du jour. Il l’a déjà rapidement consulté avant de sortir, sans le mémoriser vraiment, vérifiant seulement à quelle heure il devait se présenter au bureau. Entre onze heures et midi il a noté la convocation de deux mineures, sans plus de détails. Sans doute s’agit-il des mêmes gamines. Il se demande si elles opteront pour la ponctualité.
— Tu te rappelles, on est passé dans Ouest torchon.
— Sonia, j’avais treize ans. L’eau a coulé sous les ponts.
— Moi aussi j’avais treize ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier.
— Ton jour de gloire.
— Rigole. T’étais partante quand je t’ai proposé de « jouer aux méchantes ».
— Jouer aux méchantes ?
— C’est ce qu’ils ont dit dans le journal. Je te jure.
— N’importe quoi. Heureusement que le mec qui nous a interrogées a compris.
— Oui, mais ça, c’était après. Et là, il n’y a pas eu d’article.
Elles sont là, chacune posée sur une chaise inconfortable, intimidées et farouches. Deux grandes tiges en pleine croissance fauchées par la patrouille. Article 132-75 du Code pénal portant sur les armes par destination et s’appliquant le cas échéant à deux battes de base-ball et un cutter. Qu’avaient-elles en tête, les brindilles ?
Paul les observe depuis son bureau en gardant le silence, les deux mains croisées sous le menton. Il aime faire durer l’instant de la rencontre jusqu’à l’épure. Photographe amateur, il a conçu cette habitude en se confrontant à l’art du portrait. À moins d’un mètre de son sujet, l’œil vigilant derrière le viseur, il patientait jusqu’à cet instant fugace, cette fulgurance, lorsque le modèle finissait par perdre son calme, s’interrogeait et, sur le point de réagir, entrait dans sa propre vérité. Là, il déclenchait.
Face à lui, à gauche, la colère, vrillée au fond de deux prunelles d’un bleu transparent. Un bandeau retient ses cheveux lisses et encadre son visage d’un ovale parfait. Elle le fixe, immobile, attendant son heure pour mordre.
À ses côtés, un bouillonnement, ne cherchant ni à dompter ni à masquer les mouvements fébriles d’un pied qui, posé sur la pointe de sa basket, laisse rebondir son genou dans une cadence infernale. Son regard vole à travers la pièce sans jamais s’arrêter. Bien sûr elle dégaine la première.
— On n’a rien fait !
Paul déclenche.
— Heureusement pour vous.
La colère ne moufte pas, impassible. Le bouillon, quant à lui, manque de déborder. Paul enchaîne avant la catastrophe, lui intimant d’une main de se calmer.
— Vous mijotiez quoi avec votre accoutrement ?
— Monsieur, parle français s’il te plaît.
Les intonations du bouillon promettent un champ lexical réduit. Une terre fertile abandonnée, jamais travaillée, une jachère, un gâchis, mais une énergie intacte, pas encore résignée.
La colère gronde toujours en silence, taciturne, fidèle à sa logique. Elle reconstruit sans cesse le mur d’incompréhension qui la protège. L’enfer c’est les autres. Elle prend Sartre, dont elle ignore l’existence, au pied de la lettre. Un premier degré qui la trompe.
Paul s’adapte, tout en glissant devant lui une image figée de vidéosurveillance.
— Ninja ?
Il lit un semblant de surprise, un embryon de connivence, mais n’en retire aucune gloire. Il les devine gavées aux mangas low cost qui inondent le marché en dénaturant et simplifiant à l’extrême une culture ancestrale. Il n’y connaît rien en la matière, se contente de jouer avec les statistiques. C’est à peine s’il entend la colère murmurer.
— Shinobi.
Enfin une faille.
— Pardon ?
— Pas ninja. Shinobi.
Paul ignore la nuance, mais il discerne sans équivoque la disparition soudaine de la tension dans l’azur du regard. Les pupilles gonflent d’envie, d’espoir. Il se sait sur une ligne de crête fragile, dangereuse. Un pas de travers et il sombre, la perd.
— Cosplay ?
La colère s’efface. Elle devient une guimauve qui s’effondre. De sa poche elle sort une chiffonnade de papier, un gribouillis qu’elle lisse maladroitement sur le bord du bureau. Quelques crayonnés habiles, de face, de trois quarts, comme un croquis de mode, une ébauche de modèle.
Bouillon de son côté n’est plus qu’une jeune fille, presque sage.
— C’est bientôt la Japan Expo, mais on n’a pas…
Au galop, la colère réapparaît et se ferme comme une huître.
— Ta gueule !
Paul a rempli la paperasse, il adore ça. Il a pensé aux agents de la BAC, toujours sur les dents, incapables d’imaginer autre chose que la violence, souvent à raison, cette fois à tort. Puis il a appelé sa fille, Alia, mangaka à ses heures perdues. Depuis peu elle officie comme auxiliaire à la Maison de Quartier.
— Tu organises toujours ta sortie à Paris ?
— Oui, dans une semaine.
— Il te resterait pas deux places ?
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