Daniel Picouly
Nec
Première édition : Gallimard / Série Noire - Mai 1992
un avis personnel...
Publié le 04 octobre 2008
Nec revient à Paris après deux années d'absence. Il revient pour tuer un homme qu'il a raté par deux fois deux ans plus tôt : un attaché de l'ambassade d'Afrique du Sud qu'il tient pour responsable de l'assassinat de Dulcie September, militante anti-apartheid, tuée de deux balles dans la tête en mars 1988 à Paris.
Refusant que ce crime reste impuni, Nec a un plan. Non seulement il va tuer Breyton Van Mœurs, mais il lui fera subir le supplice du collier — un pneu enflammé autour du cou ; celui réservé aux noirs "collabos" — et prendra des clichés de son forfait qu'il compte bien diffuser ensuite à la presse, aidé par son ami Scoop, pigiste à Libération.
Cette mise en scène lui a été révélé lors de son exil, de passage en Italie où il a pu contempler une fresque de Paolo Ucello, Le Déluge et le Retrait des Eaux. Ce fut une révélation, et c'est elle qui guide ses pas.
L'univers mis en scène par Daniel Picouly est assez particulier. D'abord il y a le personnage de Nec, sa noirceur intérieure, son désespoir palpable, cette forme de désillusion qui l'accompagne. Ensuite il y a tout le petit monde qui gravite autour de lui, et là c'est une explosion de vie ! Son copain Scoop, le roi de la formule ; son amie d'enfance, Menga : Hondo, ce garçon de dix ans qui éclaire tout le monde de ses sourires ; la SAPE, Société des Ambianceurs et personnes Élégantes, des dingues de fringues ; et j'en passe… Tout un foisonnement exubérant, un furieux mélange de genres, des gens, des vies, des misères sociales et des énergies. Impressionnant ! Et tous ceux-là s'agitent dans un périmètre réduit qu'on appelle à Paris le XIXème…
Reste qu'il y a eu mort d'homme… et à l'ambassade d'Afrique du Sud, en ces périodes de réconciliation nationale, on voudrait bien étouffer l'affaire. Alors côté police française, aux ordres, on confie le dossier au commissaire Lomron, celui qui ne trouve pas, le spécialiste des affaires spongieuses.
À la première parole il avait étiqueté le commissaire : tâcheron borné et résigné, le modèle presse-papiers de commissariat d'arrondissement qu'on envoie sur le terrain pour désengorger les archives. Bizarre, ce badge qu'il portait au revers de son veston.
— Je vais vous résumer la situation. Voilà, on a un cadavre sur les bras, et pas n'importe quel cadavre. Vous comprenez ?
Lomron hocha la tête, ce qu'on prenait en général pour un signe d'acquiescement… En fait, ce n'était qu'une petite gymnastique préventive quotidienne, pour endiguer un début d'arthrose cervicale. Le médecin lui avait dit : Vous hochez-déhochez, ça vous évitera d'avoir un jour le port de tête d'Eric von Stroheim et ça donne l'air attentif. Les gens aiment ça.
Entre temps, Scoop, à qui Nec a confié sa pellicule (celle des photos du meurtre de Van Mœurs), aura quelques problèmes avec un rasta dealer qu'on appelle M. Météo — celui qui fait tomber la neige — ; un mercenaire sud-af' partira en chasse après les photos pour qu'elles ne soient pas publiées ; Nec tombera amoureux de Bea qui doit son surnom au Bifidus des yaourts dont elle se nourrit :
Je l'ai trouvée il y a une semaine éparpillée sur le palier du troisième : un type un peu fêlé. On est déjà au quatrième : il lui reste plus qu'un étage et les chambres de bonnes. Après, elle sera obligée de faire l'autre escalier. C'est une nomade de pieux cette fille, une Touaregue de la chose…
et tous arpenteront le nord-est de Paris en long, en large et en travers dans une époustouflante course-poursuite infernale.
Daniel Picouly est de ceux qui conçoivent leur roman avant tout comme un conte, une histoire à raconter, et celle-ci un véhicule pour propulser le lecteur dans un ailleurs reconstitué, magnifique. On ne peut pas résumer Nec, il faudrait tout garder de ce foisonnement, ne rien oublier, et c'est impossible.
Picouly a l'imagination luxuriante qui déborde de sa plume et une réserve insoupçonnée de tendresse pour ses personnages. C'est à une poésie dramatique qu'il nous convie, à une histoire d'amour sombre et fatale, à un voyage immobile dans ce XIXème arrondissement de Paris qu'il sublime à sa manière comme le fit Daniel Pennac en son temps avec le quartier de Belleville.
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Le XIXème arrondissement est un quartier accueillant pour le polar. Daniel Pennac l'a montré avec la série des Malaussène.
Quant au commissaire Lomron, il n'est pas sans rappeler un de ses confrères, Adamsberg, croqué par Fred Vargas.
les dix premières lignes...
Menga, regarde ! Tu comprends pourquoi, cette fois, j'en suis certain… je vais le faire…
Nec ne signa pas. Inutile. Menga saurait. Il écrivit l'adresse… 147 rue de Crimée 75019… Paris… France… Il aurait peut-être fallu des majuscules. Nec colla un timbre de 4000 lires sur la carte postale. Il la glisserait dans une boîte à la gare de Florence, juste avant de prendre le train de nuit. Elle arriverait certainement après lui. Après même qu'il ait tué Breyton Van Mœurs (…)
quatrième de couverture...
Découvrir que le meurtre que vous n'avez jamais eu le courage d'accomplir est là, devant vous, décrit au détail près.
Le découvrir à Florence, sur une fresque du XVème siècle. Une fresque de Paolo Ucello. Que faire ?
Peut-être prendre le train de nuit pour Paris, attendre dans un parking souterrain et y assassiner l'homme de la fresque, par la masse et par le feu.
C'est ce que fit Nec.
Ensuite il rencontra Béa.
Tout le reste était déjà écrit. Il n'y avait plus qu'à suivre avec son doigt. Jusqu'au bout du canal.
bio express...
Daniel PicoulyBiographie "officielle" piochée sur le site de l'auteur :
Naissance le 21 octobre 1948 à Villemomble, Seine Saint-Denis (France) à la clinique de madame Chaperonnet en onzième position, devant les yeux émus de Paulette et Roger.
Paulette, maman morvandelle à plein temps de 13 enfants.
Roger papa Tarbais d'origine martiniquaise, chaudronnier P-3-Maxi-Tout-Métaux à Air France.
Enfance multi-heureuse, à Villemomble (en pavillon minuscule) puis en 1962 à Orly (en HLM moins minuscule).
Scolarité à tendance buissonnière, centrée sur la récréation (lui en reste une orthographe aléatoire) avec orientation vers l'enseignement technique en fin de troisième. Par la magie sociologique de l'orientation, il devra "faire" de la comptabilité, puisqu'il voulait "faire" des Lettres. Il fera surtout du football, de l'athlétisme… sports dans lesquels il devient ex-futur champion du monde de tout.
Après un diplôme de comptabilité (BSEC) entre en faculté de droit à Assas (Paris II), où les évènements de 68 viennent mettre de l'animation. Il parviendra à les traverser sans être ni maoïste, ni trotskiste… ni "iste" d'ailleurs. Continue ses études universitaires à Dauphine (Paris IX) pour une licence, puis une maîtrise de Gestion (option Marketing et Finances) ; nous sommes déjà en 1971.
Commence un doctorat qu'il doit abandonner à la mort de son père (à l'âge de cinquante ans) en 1973.
Téléphone au rectorat le vendredi et devient Maître auxiliaire le samedi. C'est parti pour quinze ans de lycées de banlieue (Kremlin Bicêtre, Saint Ouen, Argenteuil, Villepinte…) en classe de G (tertiaire).
Le bonheur.
Finit par passer les concours. Devient professeur en B.T.S Force de vente (Mitry-Mory, puis Paris XIIIème), où il enseigne la Communication et Négociation.
Le bonheur.
Sa maman Paulette meurt en 1981.
Renonce à l'enseignement pour se consacrer à son métier d'écrivain en 2000.
Père de Marie.
N'a pas le permis de conduire, aime tout ce qui est "aimable" en musique, peinture (ses modèles littéraires sont des peintres : Paolo Uccello, Dufy, Buffet...) ou architecture (Gaudi, le Facteur Cheval...).
Dit qu'il ne lit pas (sauf les journaux, deux quotidiens : le meilleur des romans) ou qu'il ne lit que pour de mauvaises raisons (Dostoïevski, Proust, San Antonio, Chester Himes…) et ce qui tombe sous la main.
édition(s)...
Gallimard / Série Noire
Mai 1992
Gallimard / Série Noire
Août 2003
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.


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