Boris Vian
Et on Tuera tous les Affreux
Première édition : Editions du Scorpion - 1948
un avis personnel...
Publié le 13 janvier 2010
Rock Bailey, dit Rocky, a tout pour lui — une belle gueule, une stature imposante, un corps de rêve — mais rien pour les femmes qui pourtant n'ont de cesse de l'entourer. Il s'est juré de rester vierge jusqu'à son vingtième anniversaire.
Lors d'une soirée entre amis, à la sortie d'un bar, alors qu'il vient de fumer une étrange cigarette offerte par un passant et qui le laisse évanoui, il est enlevé et se réveille dans une chambre inconnue, nu comme un ver. Là, il est bientôt rejoint par une jeune femme dans la même tenue et la beauté surprenante :
On dirait qu'on l'a fabriquée avec les seins de Jane Russell, les jambes de Betty Gramble, les yeux de Bacall, et ainsi de suite.
Fidèle à sa promesse, Rocky refuse obstinément l'accouplement proposé et se retrouve de fait entre les pattes de deux balaises qui pratiquent sur lui, à l'aide d'une machine peu banale, un prélèvement de sperme avant de le libérer, encore groggy, au bord d'une route déserte.
Repêché pour le plaisir par Andy Sigman, atypique chauffeur de taxi noir, il rejoint le bar quitté il y a quelques heures. La soirée n'est pas terminée… À peine est-il entré qu'un cadavre est découvert dans les toilettes : Wolf Petrossian, gros trafiquant et complice de celui qui l'a drogué un peu plus tôt…
Ce qui surprend le plus au début de cette lecture du troisième roman de Boris Vian signé Vernon Sullivan, c'est le rythme effréné sur lequel se déroule le récit. On a à peine le temps d'intégrer l'incongruité d'une scène que la suivante vient donner une nouvelle direction à l'intrigue. Mais jugez plutôt du résumé qui en est fait au bout de quelques pages :
— Voilà où en sont les choses, dis-je.
En premier lieu je suis drogué par un individu X, enlevé par des inconnus qui veulent me faire coucher avec une certaine Bérénice Haven, disparue, et qui, n'y parvenant pas, se procurent, par des moyens électriques, de quoi suppléer à ma carence.
En second lieu, un ami de l'individu X, nommé Wolf Petrossian, est trouvé mort dans une cabine téléphonique, à deux pas de l'endroit où j'ai été enlevé, après avoir caché dans cette cabine des photos tellement horribles, que j'en ai mal au cœur et toi aussi.
En troisième lieu, une bande A essaie de récupérer ces photos et liquide quelques flics pour ne pas y arriver. La même bande, ou une bande B, essaie une seconde récupération dans la cabine, puis chez moi, ce dernier fait tendant à prouver qu'il y a bien deux bandes différentes, dont l'une me connaît : celle de l'individu X.
En quatrième lieu, nous savons qu'une autre femme à disparu : Cynthia Spotlight. Et qu'une troisième va disparaître, à moins que ça ne soit déjà fait.
On en est là au bout de soixante-dix pages… Pour autant, on n'est pas complètement perdu. C'est juste que le voyage est un peu échevelé…
Boris Vian laisse libre cours à sa fantaisie, mais il rend aussi hommage aux détectives privés qui peuplent les romans de gare américains. Rocky et son ami en ont en tout cas endossé pour notre plus grand plaisir les costumes.
Le récit est fantaisiste, d'une apparence bordélique et quelque peu déjantée, mais le propos se précise au fur et à mesure qu'on approche de la fameuse clinique privée du docteur Schutz et de ce qui s'y trame.
Rappelons que le roman a été écrit en 1948 et que si Hollywood existe bien, la chirurgie esthétique n'en est qu'à ses débuts. Pourtant, Boris Vian, tirant sur cette ficelle qui dépasse à peine, déroule un écheveau qui se révèle visionnaire en décrivant les agissements et les dérives du bon docteur : la recherche de la longévité absolue, le jeunisme, l'eugénisme, le clônage, et j'en passe…
Heureusement, Rocky, à l'approche du danger, en oubliera sa promesse et son hygiène de vie pour se plonger corps et bien dans les délices de la chair, fût-elle factice et reconstituée. Fidèle à sa volonté de promouvoir l'érotisme littéraire, Boris Vian parsème son récit de quelques scènes coquines et d'un grand final orgiaque dont il serait dommage de se passer.
vous avez aimé...
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Lisez tout Vernon Sullivan… et pourquoi pas, tout Boris Vian.
les dix premières lignes...
Prendre un coup sur la tête, ce n'est rien. Être drogué deux fois de suite dans la même soirée, ce n'est pas trop pénible… Mais sortir prendre l'air et se retrouver dans une chambre inconnue avec une femme, tous les deux dans le costume d'Adam et Ève, ça commence à être un peu fort. Quand à ce qui m'est arrivé ensuite…
Mais je crois qu'il vaut mieux que je reprenne tut de suite le début de la première soirée. Soirée d'été, pour préciser. La date exacte importe peu (…)
quatrième de couverture...
Se réveiller tout nu dans une chambre de clinique, où l'on veut vous forcer à faire l'amour à une très belle fille… L'aventure n'est pas banale. Surtout quand on s'appelle Rocky, que l'on est la coqueluche des demoiselles et qu'on voudrait se garder vierge jusqu'à vingt ans.
Un homme assassiné dans une cabine téléphonique, des photos d'opérations chirurgicales abominables, des courses-poursuites, de coups de poing, et, au désespoir de Rocky, des filles partout : tel est le cocktail mis au point par Boris Vian (alias Vernon Sullivan) dans ce polar mené à un train d'enfer, tout à tour angoissant et hilarant.
À la clef, la clinique où le diabolique Dr Schutz sélectionne des reproducteurs humains et bricole des embryons, prototypes quelquefois ratés d'une race "supérieure". Soixante ans après la première publication, on est conduit à penser que l'anticipation n'était pas si fantaisiste…
bio express...
Boris VianLimitée (en gros) à la partie Vernon Sullivan… :
Boris Vian naît à Ville d'Avray le 10 mars 1920 dans une famille opulente de rentiers. Dès ses premières années d'études, il se montre un élève brillant. Le crack de 1929 touche de plein fouet les Vian et pousse le père à travailler, une première pour lui.
En 1932, première attaque de la maladie avec une crise de rhumatisme articulaire aiguë qui révèle un cœur malade, suivie en 1935 d'une grave fièvre typhoïde, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses études et d'obtenir un baccalauréat de philosophie et de mathématiques à dix-sept ans. Dans le même temps, Boris Vian a appris le trompette et anime chez ses parents de fréquentes surprises-parties durant lesquelles le jazz coule à flot et devient membre du Hot Club de France.
En 1939, il entre à l'École Centrale qui fera de lui un ingénieur métallurgiste, se marie en 1941 à Michèle Léglise, découvre grâce à elle l'anglais et la littérature américaine encore disponible à Paris. C'est aussi à cette époque qu'il se met à écrire (Les Cents Sonnets, Trouble dans les Andains), sans pour autant être publié.
En 1943 il comme trompettiste dans l'orchestre de Claude Abadie et publie enfin ses premiers textes sous pseudonyme tout en continuant à écrire ses futurs romans.
À la sortie de la guerre, il rencontre Raymond Queneau, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre et termine les manuscrits de Vercoquin et le Plancton et L'Écume des Jours.
Après avoir quitté son emploi à l'AFNOR, il rédige en deux semaines durant le mois d'août 1946 J'Irai Cracher sur vos Tombes qui sera publié en novembre par un tout nouvel éditeur sous la signature de Vernon Sullivan — Boris Vian n'apparaissant que comme traducteur — et deviendra le best seller de 1947. C'est son premier roman publié. Il écrit en parallèle L'Automne à Pékin.
1947, extrêmement prolifique, voit les parutions successives de ses romans phares et du second Vernon Sullivan, Les Morts ont tous la même Peau, suivi en 1948 par Et on Tuera tous les Affreux tandis que J'Irai Cracher est adapté au théâtre et le roman interdit après que Boris Vian en ait reconnu la paternité après avoir toutefois publié un "semblant" d'original, I Shall Split on Your Graves, qu'il est censé avoir traduit.
En 1950 il est condamné pour outrage au bonnes mœurs pour les deux premiers Sullivan et publie le quatrième et dernier roman publié sous ce pseudonyme : Elles se Rendent pas Compte.
En 1959, Michel Gast signe l'adaptation cinématographique de J'Irai Cracher sur vos Tombes. Boris Vian, qui a dans un premier temps participé à l'écriture du scénario (il est d'ailleurs cité au générique du film) se heurte à la société de production qui a acheté les droits et est en train de trahir son œuvre. Après de nombreux démêlés, le film finit par sortir.
Boris Vian décède le 25 juin 1959 en assistant à la projection du film.
édition(s)...
Editions du Scorpion
1948
Le Terrain Vague
1960
10/18
1978
10/18
Juin 1993
Le Livre de Poche
Mars 1999
Le Livre de Poche
Juin 2009
du même auteur...
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont affichés les ouvrages chroniqués sur le site.
J'Irai Cracher sur vos Tombes
1946
Les Morts ont tous la même Peau
1947
Elles se Rendent pas Compte
1950

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