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le blog de Pol'Art Noir

tout… sauf des chroniques de lecture

Ruger et Manhurin

Une nouvelle de Jan Thirion
(un texte issu du défunt forum de Pol’Art Noir)


— Arrêtons de tourner autour du pot. Tu en as envie. J’en ai envie.

Je n’ai pas répliqué. Son ardeur m’a plaqué au siège. Ses lèvres et sa langue m’ont mis le feu. Avant le coma délictueux, je me suis dit : ça, c’est de l’adultère pendant les heures de service, et c’est irrésistible.

À trois heures du mat, il y avait peu de chance qu’on nous surprenne, même si on s’en donnait sur la voie publique. On était quasiment dans le noir. Personne ne rôdait. Pas un clodo, pas un fêtard, pas une pute, pas un loubard. On était seuls au monde dans le lit à baldaquin Peugeot discrètement intégré au rang d’oignons des voitures mortes. On s’était tenu éveillé en s’échangeant des bribes de nos vies et en vidant lentement le Thermos de café tiède, jusqu’à ce que l’adrénaline explose et que tombent les pantalons.

Ce n’est pas simple de baiser à la va-vite entre flics, car il faut aussi retirer son matos de fonction. Menottes, matraque souple, portable ou bipeur pour les moins gradés, et le flingue, toujours le flingue. On s’est donc envoyé en l’air, pendant que son Ruger et mon Manhurin se frottaient l’un à l’autre et tressautaient sur la tablette au-dessus de la boîte à gants, sans arriver, eux, à s’extraire de leurs étuis. Ruger, petit flingue de fille. Manhurin, gros flingue d’homme.

C’était la troisième fois qu’on planquait ensemble. Les deux fois précédentes, on avait su se tenir.

D’habitude, je fais équipe soit avec le Polonais, soit avec Franck. Les nuits sont longues avec ces deux-là. Le premier me les casse avec ses films et sa cinéphilie. Tout ce qu’il fait, tout ce qu’il voit, tout ce qu’on dit lui rappelle une scène de film. Si on le laissait faire, il résoudrait les affaires criminelles avec un dictionnaire du cinéma. Le second m’exaspère aussi dans les longues nuits d’attente, pour des prunes, la plupart du temps. Avec lui, c’est foot et cul, en alternance et à longueur de temps. Quand, par bonheur, il somnole dans la bagnole, je me garde bien de le secouer.

Mais là, comme le Polonais s’était fracturé la patte et que Franck était autorisé à prendre des nuits pour veiller son gosse gravement malade, c’est Lydia qui m’épaulait. Et elle épaulait drôlement bien. Épaulé de la sorte, je voudrais l’être chaque jour de ma vie. Ou chaque nuit.

Évidemment, si pendant notre affaire il se passait quelque chose sans qu’on s’en aperçoive, on aurait l’air malin.

On s’octroyait une pause de dix à quinze minutes maxi. Ce serait une sacrée saloperie du destin si notre suspect, alerté par son sixième sens, en profitait pour nous faire, comme on dit, un gosse dans le dos.

La radio a respecté notre trêve. Pas d’appel. Pas d’instruction. Pas de plaisanterie vaseuse du permanent au central. On est grimpé chacun notre tour au nirvana et on est vite redescendu sur terre.

Cerveau encore vitreux, j’ai fait face au retour en masse des réalités : l’entrée du 54, les fenêtres du quatrième, le portrait du suspect, celui de la femme du quatrième, le visage de Malou, ma femme, la forme de son corps sous la couette, dans notre chambre à retapisser, les jumeaux qui dormaient dans la pièce d’à côté, le probable licenciement de Malou quand sa chaîne de boutiques de prêt-à-porter se restructurerait, le copain de Lydia, infirmier je crois, à qui j’ai serré la main à Noël, les collègues qui me charriaient parce que je faisais équipe avec elle, les coliques néphrétiques qui me prenaient de temps à autre et tout le reste. Notre gymnastique improvisée avait d’ailleurs réveillé la douleur, heureusement supportable hors des crises aigües. J’avais mal à mon rein, mais c’est elle qui avait besoin de se vider.

 — Faut que j’aille pisser, m’a dit Lydia en riant.

Elle s’est accroupie entre notre bagnole et la suivante. J’ai essayé de ne pas entendre le filet d’or tintinnabuler sur la chaussée.

Une BM a ralenti à notre hauteur pour se garer en double file devant le 54. Notre type. Je ne le remercierais jamais assez de ne pas être apparu plus tôt.

Le voir à pied dans la lumière devant l’entrée de l’immeuble a balayé le doute. Il s’agissait bien de notre cible. Elle était là, à portée. On avait bien fait de surveiller, jour et nuit, ces trois dernières semaines, l’immeuble de son ex-femme. À nous de ne pas laisser ce salopard s’échapper. On était assez expérimenté. Demander du renfort serait stupide. Le suspect n’attendrait pas. Garée comme était la BM, moteur allumé, c’était couru, il n’avait pas l’intention de moisir longtemps ici.

Je n’ai pas appelé la brigade. Si ça foirait, je le sentirais passer.

J’ai retrouvé Lydia dehors. On s’est mis à chuchoter, en voulant dire les mêmes choses en même temps. C’était comique. Oui, elle avait reconnu la cible. Oui, elle voulait lui mettre le grappin dessus. Elle était aussi décidée que moi.

Elle est passée devant. On a rasé les murs. On n’était plus un homme et une femme, on était deux flics en mission. Pas question que je l’embrasse dans le cou, ni que je lui mette la main au cul. J’aurais préféré être en tête. Je m’en voudrais à mort si elle morflait sur ce coup-là, alors que la règle veut que ce soit le plus expérimenté qui s’expose en premier. Elle avait été plus rapide que moi. Elle voulait me montrer que l’acier de ses nerfs était d’aussi bonne qualité que celui des miens. Je me concentrais sur tout ce qu’il y avait au-delà de sa silhouette.

Les vibrations du moteur de la BM insistaient sur l’urgence des opérations. Notre type pouvait réapparaître dans la seconde. On le choperait à sa sortie de l’immeuble. Seulement, il ne devait pas nous voir du hall d’entrée, à travers la porte vitrée.

D’un geste, Lydia m’a invité à passer de l’autre côté de l’allée et à me planquer derrière une jardinière. J’ai dit oui du menton en cherchant mon .45. Un grand vide sur le flanc m’a alors mordu les doigts : j’étais désarmé. Mon flingue était resté au-dessus de la boîte à gants. J’ai revu les amours de Ruger et Manhurin sur la tablette, sur fond musical de grincements de sièges. Lydia aussi était sans arme. Son Ruger faisait des mamours à mon Manhurin.

Dans ces conditions, soit on annulait la mission, soit on retournait dare-dare à la voiture, en priant que le suspect prolonge sa visite. Pas question de l’accoster à mains nues. Un type aux abois peut voir sa force décupler, alors que le flic désarmé verra la sienne divisée par le nombre qu’on veut.

J’ai retraversé l’allée. Lydia m’a traité de cinglé, une première fois parce que ma bougeotte allait faire rater notre plan, une seconde fois quand je lui ai signalé qu’on était désarmé. Son troisième « cinglé », s’est adressé autant à elle qu’à moi. Elle a dit les jurons que j’avais dans la tête. Elle les a dits avec plus d’élégance. Puis, on s’est lâché, on a ri.

Elle a vu la première le hall s’éclairer. Par la manche, elle m’a tiré dans une obscurité toute relative. Le suspect repartait. Notre voiture était trop loin pour y cavaler chercher l’artillerie. Si l’on demeurait comme deux poteaux au milieu du trottoir, on était cuit. Impossible à lui de nous manquer. Il penserait immédiatement flics en civil. Les ennemis publics ont du nez.

J’ai voulu qu’on s’accroupisse au plus vite entre deux voitures.

— Faire face au danger, lieutenant, m’a soufflé Lydia. Pas de couardise au SRPJ de Toulouse.

Elle m’a enlacé et plaqué contre une portière. Ses lèvres et son corps m’ont comme protégé. Je l’ai enlacée à mon tour en écoutant les pas de l’ennemi public. S’il nous bute, je me suis dit, au moins ce sera en état de grâce. Je l’ai entendu s’arrêter. J’ai entendu son cerveau peser le pour et le contre de ce grossier stratagème comme on n’en voit qu’au cinéma.

J’avais les yeux fermés, mais je l’ai vu sortir un automatique et je nous ai vus ensuite couchés sur un lit de sang. J’ai vu nos têtes éclatées sur le trottoir, des petits bouts d’os et de cervelle partout, comme un puzzle à reconstituer. Les jumeaux hurlaient « papa, papa, reviens ! ». Ma veuve me traitait de salaud en me jetant dessus une poignée de terre. Le ministre de l’Intérieur nous remettait la Légion d’honneur à titre posthume.

J’ai serré Lydia à nous briser l’un l’autre.

Quand a claqué la portière et démarré l’auto, j’ai fondu complètement. Notre baiser avait trompé l’adversaire.

On s’est mis à courir à la Peugeot. On pouvait le prendre en chasse. On devait le prendre en chasse. J’ai pris le volant. Lydia a averti le central. La meute allait pourchasser la cible. Ruger et Manhurin nous avaient attendus sagement dans leurs étuis.

Lydia a posé sa main sur ma cuisse. Pendant ce temps-là, ma petite famille dormait. On pourchassait un type dont on se foutait éperdument.

La preuve : on s’est arrêté de nouveau, cette fois le long du Jardin des Plantes. Le désir nous a repris. À cette cadence, on n’arriverait pas entier à la fin de la nuit. Plus loin, dans la ville, des voitures et des gyrophares cavalaient après la cible.

— Voiture 6, répondez ! Voiture 6… Qu’est-ce que vous faites, bordel, voiture 6 ?

— Crevaison, a crié Lydia dans le micro. Pas de bol, c’est comme ça. On est au Jardin des Plantes. Crevaison…

C’est vrai, on était crevé. En tout cas, je l’étais. Lydia avait trouvé le mot juste.

— C’est arrivé au mauvais moment, je sais, mais on n’y peut rien. Mon équipier a bientôt fini.

Pas de précision sur ce que l’équipier est en train de finir.

— Quelle est votre position ?

Position.

Ce mot-là aussi était plaisant. Dans la police, on a toujours le mot pour rire. La nuit pouffait. La nuit est comme ça. Tantôt, elle aime les histoires sordides ; tantôt, elle aime ce qui est drôle et frivole. Un flic sur deux dans cette voiture-là souffrait d’un mal de reins délicieux. Quelle est votre position ? La phrase n’en finissait plus d’être posée. Ensemble, on y répondait comme on pouvait, la bouche pleine et le ventre plein. On n’en pouvait plus de répondre.


Ruger et Mahurin fait partie du recueil Élagage de Printemps, paru fin 2007 chez Quadrature.

Voici la dédicace qu’avait bien voulu m’accorder son auteur.

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