Une nouvelle inédite de Paul Colize
(un texte issu du défunt forum de Pol’Art Noir)
Qu’y a-t-il de plus monstrueux qu’ôter une vie ?
Durant les deux longues années qu’avait duré sa traque, Thomas avait inlassablement retourné cette lancinante question dans sa tête.
À présent, l’homme était là, à quelques mètres de lui. Il plaisantait joyeusement avec un groupe de touristes venus conquérir quelque sommet dans l’élégante station du Colorado.
Thomas connaissait la suite des événements.
L’homme irait prendre son café, avalerait un cognac, puis remonterait vers le chalet pour y faire une sieste réparatrice.
C’est là qu’il l’attendrait.
À cette seule pensée, le contact du Smith & Wesson se fit plus présent contre sa peau.
L’homme s’appelait Forster, Ernst Forster. Il était né dans un petit village du Valais, quarante-deux années auparavant.
Ernst Forster avait été l’un plus prestigieux guides de montagne de la vallée de Zermatt.
Durant près de vingt ans, il avait hissé des centaines d’alpinistes du monde entier au sommet du Cervin, du Monte Rosa ou du Liskamm.
En faisant l’admiration de tous.
Jusqu’à cette sauvage journée du 14 août 2001.
À l’aube, ils étaient partis, en duo, à la conquête des 4478 mètres du sommet mythique. Le Cervin. Le Matterhorn.
Vers huit heures, l’orage s’était levé, plus soudain que la marée dans la baie du mont Saint-Michel.
Plus imprévisible aussi.
On ne découvrit le premier corps que trois jours plus tard. Selon les experts, l’homme avait fait une chute de plus de 600 mètres. Une chute qui lui avait brisé tous les os.
Le corps du guide ne fut jamais retrouvé.
Ernst Forster.
Il remontait à présent le sentier qui le menait vers l’insouciance de ses minutes de sommeil.
Il avait changé de nom. Maintenant, on l’appelait John Lucas.
Thomas le suivit à distance.
Il attendit une dizaine de minutes, puis fit le tour du chalet et s’engagea par la porte du sous-sol.
Malgré l’extrême mutilation du corps, on avait procédé à une autopsie. Le scénario faisait froid dans le dos.
On estimait qu’il était resté agrippé plus de trois heures à la paroi. Tétanisé par la peur et le froid. C’était, tout d’abord, ses doigts qui avaient gelé, ensuite les mains, toutes entières.
Puis son visage.
Ses pieds.
Il n’avait lâché prise que lorsque la dernière particule de courage l’avait abandonné.
La corde qui le liait au guide avait été coupée net.
Une coupure que seul un bon couteau peut produire.
Un couteau comme en possèdent tous les guides de montagne.
C’est à la lecture du protocole d’autopsie que Thomas avait pris sa décision.
Il entra sans bruit dans le chalet et remonta l’escalier de bois en prenant soin d’éviter le centre des marches.
Ernst Forster dormait profondément.
Thomas fit tourner le barillet du pistolet.
L’homme se réveilla brusquement et se trouva nez à nez avec la photo de Victor, le frère de Thomas.
Victor souriait.
Il avait sa main sur l’épaule de Ernst.
En arrière-plan, le mont Cervin.
Et une date, écrite maladroitement, à la main. Le 13 août 2001.
Ernst Forster se mit tout d’abord à déglutir bruyamment.
Qu’y a-t-il de plus monstrueux que lui ôter la vie ?
Thomas le fixait avec intensité.
Dans le plus grand silence.
Ernst Forster se mit à trembler. Il chercha à articuler une phrase, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Enfin, il parvint à balbutier un mot.
— Pitié.
Thomas pressa la détente.
Le bruit métallique du chien qui frappe l’acier.
Ernst Forster se mit à sangloter.
— Pitié, pitié, pitié.
Thomas pressa une nouvelle fois sur la détente.
Clac !
Ernst Forster lui lançait un regard affolé. La bête acculée, face au trou noir de l’arme du chasseur. Il s’effondra sur le sol et gémit de plus belle. Une tache d’urine s’élargissait sur son pantalon.
Thomas déposa lentement le canon de l’arme sur la tempe de John Lucas.
Clac !
Le corps de l’homme à terre était secoué de spasmes.
Thomas entendit soudain l’homme prononcer le mot, comme venu des profondeurs de son âme.
— Pardon.
Thomas jeta alors le revolver à ses pieds, prit les cartouches dans sa poche et les fit rouler sur la nuque de son ex-ennemi.
Ensuite, il sortit du chalet.
Par la porte de devant cette fois.
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